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Le regard de Hugo, 25 ans, ex-IEF, sur les changements législatifs et règlementaires en cours.

Je réagis sur la loi qui concerne les nouvelles restrictions sur la liberté d’enseignement. Je suis toujours étonné de voir des débats sans témoignages directs des personnes concernées. Je suis allé à l’école de la maternelle au CM2 et j’ai suivi une instruction à domicile pendant 9 ans. Ce texte n’est qu’une déclaration personnelle basée sur mon expérience et mes échanges avec d’autres personnes.
Je tiens à rappeler certains faits, pratiquer l’instruction à domicile n’est pas sans contrainte, elle entraîne la visite d’une assistance sociale et des contrôles annuels. C’est à dire qu’un représentant de l’état vient chez vous, vérifier le cadre de vie de l’enfant. Vous allez me dire mais oui c’est normal, il faut s’assurer que l’enfant n’est pas maltraité, que tout se passe pour le mieux. Je rappelle que pour l’année 2015 : 98.000 enfants sont identifiés comme étant maltraités et vont pourtant à l’école. Qu’est-ce qui justifie la présence chez nous d’une assistante sociale ? Alors que nous faisons un choix de vie qui devrait être anodin. Et dans ce cas pourquoi toutes les familles de France ne reçoivent pas la visite d’une assistante sociale ? C’est très clairement perçu comme une stigmatisation, aucune famille ne vous dira qu’elle a passé un bon moment avec un inconnu assis dans son salon qui pose des questions sur sa vie privée. Comment ne pas vouloir rejeter ce jugement ?
Ma famille n’a commis aucun crime. Seulement la loi nous étiquette d’office comme étant une situation à risque pour l’enfant. C’est triste. Sans parler des contrôles qui reviennent chaque année. J’en ai passé plusieurs, et c’était un facteur de stress important pour moi. J’avais le sentiment absurde de devoir rendre des comptes, d’avoir à me justifier de vouloir étudier chez moi. Je me souviendrai toujours d’un contrôle que j’ai passé à 15 ans. Je m’étais déplacé dans un collège, où 6 à 8 professeurs, soit environ un par matière nous attendaient. La pression était énorme, en plus d’affronter des adultes inconnus j’allais être interrogé sur des notions qui ne m’étaient pas familières. Je n’avais aucun des codes de l’école. Donc forcément, le stress n’aidant pas, je n’ai retrouvé aucun de mes repères dans les exercices qu’ils me donnaient. Ils ont porté un jugement, parfois très dur sans se soucier du véritable contexte de mon apprentissage. Je ne suivais pas le programme de l’Éducation nationale, je ne vois pas l’intérêt de reproduire un même schéma d’étude à la maison. Je le redis aux inspecteurs ça ne sert à rien de vouloir nous imposer un parcours encadré, quasi millimétré de nos 7 ans à nos 17 ans, Napoléon à 9 ans, la seconde guerre mondiale à 14 ans. Il n’y a pas d’âge pour l’histoire, la seule donnée qui compte c’est la curiosité, je le mesure encore plus à 25 ans. Quand je suis vraiment intéressé par un sujet, que ce soit les grecs, l’inquisition ou la guerre froide, je vais lire des livres, des articles, regarder des documentaires, je vais utiliser ma motivation comme moteur de découverte. Je ne dis pas que c’est un processus qui doit se faire seul, si je peux échanger avec une autre personne c’est encore mieux. Mais que la démarche vienne de soi c’est très important, s’investir autant dans la collecte de données pour satisfaire sa propre curiosité assure une bonne mémorisation. C’est la base de l’instruction à domicile : une totale liberté d’études. Personne n’est là pour me dire : aujourd’hui tu dois apprendre cette notion, ou t’intéresser à un tel. Cet effort l’enfant doit le faire par lui-même car il est fondateur, il affirme sa confiance en soi et sa personnalité parce qu’il en est l’initiateur. Je rappelle que c’est ici mon propre ressenti par rapport à l’enseignement, je ne veux pas faire de généralités, je conçois tout à fait que d’autres enfants apprennent différemment. Mais moi je ne veux plus de cette « recette éducative » que l’éducation nationale fait ingurgiter à des millions d’enfants, je n’en veux ni pour moi ni pour mes enfants. Elle est peut être optimisée pour l’excellence, pour tirer les gens vers un élitisme, mais je ne suis pas intéressé par la performance. Pas ici, pas pour ça, c’est trop important pour que je cherche à me comparer aux autres et à être le meilleur. J’ai fait le choix de l’échange et de l’introspection comme équilibre intérieur, il n’y a pas de place pour la compétition et l’uniformité.
Cette fissure entre l’école et la maison, je l’ai ressenti quand cet inspecteur m’a lancé au visage que je serai incapable de passer le bac en géographie. Franchement maintenant que je suis adulte, je me demande l’intérêt d’une telle réflexion. L’homme qui m’interrogeait devait avoir une quarantaine d’année donc probablement plus de 20 ans d’expérience dans l’éducation. Et seulement après 15 minutes d’échange il a conclu sévèrement que je serai incapable de passer le brevet en géographie. Je l’avais obtenu un an auparavant ! Et, le bac quelques années plus tard. Quelle satisfaction a-t’il pu tirer d’une telle déclaration ? Où est la pédagogie et le respect ? Un enfant ou un adolescent est une personne sensible. Ne pas mesurer le poids de ses mots lorsqu’on est adulte et encore plus un « pédagogue » reconnu par l’état, c’est grave. Penser que ce genre d’attitude dominante ou dénigrante n’a pas d’impact sur la psychologie d’un enfant est faux. La charge émotionnelle peut être énorme, et l’enjeu paraît déterminant pour l’enfant. Son cadre de vie est remis cause, et s’il ne correspond pas aux attentes des contrôles, il retourne à l’école. Sous quel prétexte se permettent-ils de remettre en cause un tel équilibre ? Parce qu’il apprend un peu moins vite ou différemment ? Parce qu’il a moins de culture générale ? Parce qu’il n’écrit ou ne lit pas encore très bien ? Ça veut dire quoi ces questions, être au niveau par rapport à qui ? Par rapport à un standard de lecture ? Je parle d’enfant, chacun devrait être libre d’avancer à son rythme et ne pas voir cette différence étiquetée. Je pose donc cette question : Comment pouvez vous humainement imposer de telles pressions à des enfants ? Je ne comprends pas pourquoi des enfants et des parents doivent subir de telles pressions. Alors que nombre de collégiens ne savent pas lire, et que 20% des élèves de 15 ans sont considérés en échec scolaire. Un budget de 88 milliards d’euros par an est alloué à l’Éducation nationale pour appliquer un enseignement qui ne fonctionne que partiellement et inéquitablement. Mes parents ont fait leur travail d’enseignement et d’écoute en s’adaptant à chaque enfant, sans recevoir d’argent de l’état.
Certaines personnes ont aussi rappelé que nous étions des enfants de la République et que de ce fait, ils devaient se soucier de notre « sécurité » et de notre éducation. En dehors du droit d’avoir un nom, une nationalité, et un accès gratuit à une éducation, il est aussi indiqué dans les droits de l’enfant que l’état doit respecter son opinion. Si la liberté est une valeur de la République, admettre que des individus pouvant avoir des trains de vie différents sans contraintes et sans défiance pourrait être un point de départ. Tous les enfants ne sont pas heureux à l’école, c’est un fait, certains s’en accommodent très bien, d’autres non. Je n’ai pas la prétention de dire qu’il n’y a qu’une seule réponse à une question aussi complexe. Mais on est forcé de reconnaître que des adultes ont eu une mauvaise expérience de l’école, certains en ont souffert. Contraindre des enfants à rester 6 à 7h assis, à écouter une même personne pendant 2h ou 3h, rentrer à la maison à 17h et travailler deux heures de plus pour intégrer les notions abordées dans la journée. Où est la créativité ? L’énergie, la motivation ? La spontanéité ? L’esprit de découverte fondateur ? De ne pas construire seulement ses connaissances autour de notions mathématiques quand adulte certains utilisent avec peine des multiplications… En réalité votre système est dur, noté, hiérarchisé, compétitif, réducteur et le mien est souple, doux, créatif, curieux et motivant. Il y a des banquiers, des peintres, des avocats, des musiciens, des médecins, des pompiers, tous sont différents, certains sont à l’aise et se reconnaissent dans le sport, la biologie, les livres, l’informatique… et pourtant aucun ne vaut moins que l’autre.. Cette égalité devrait se retrouver chez les enfants et pourtant on les forcent à apprendre les mêmes matières, on les notent et les classent par ordre de grandeur. Je ne me reconnais pas dans votre système et pourtant je le respecte . Seulement Vous éditez des lois qui contraignent encore plus ma manière de vivre, petit à petit vous étouffez et limitez ma liberté. Vous voulez l’encadrer sous prétexte de vouloir mieux la contrôler. Je vous le redis la différence est un fondement de la république, de l’humanité, et elle doit être respectée. Je ne parle pas de femmes battues, de drogue, d’alcool, de meurtres, je parle d’enfants qui échangent avec leurs parents, qui lisent, jouent, regardent des documentaires, font du sport, écrivent, dessinent. Pourquoi consacrer tant d’énergie à le reformer dans votre sens ? Alors qu’il s’épanouit déjà de lui même. Arrêtez… Vous pensez peut être bien faire, mais prenez le temps d’observer car des parents et des enfants font un choix très important.
J’aimerai finir sur une autre remarque qui revient souvent : la socialisation de l’enfant sans l’école. Socialiser c’est s’adapter à la vie en société. Une classe c’est un échantillon de 30 élèves d’âge équivalent et un référent adulte, le professeur. Peut-on vraiment affirmer que c’est un exemple sociabilisation ? Je ne le pense pas. Echanger avec de nombreux adultes sur un pied d’égalité, grandir avec des enfants plus jeunes ou plus vieux, être au contact de personnes âgés tout ça forme un vrai tissu social. Avoir un aperçu dans sa jeunesse du monde du travail par l’observation ou en participant est un facteur de socialisation. Voyager et se confronter à de nouvelles cultures c’est socialiser. Je n’ai jamais eu aucun mal à me faire des amis et mes frères et sœurs encore moins. A travers n’importe quelle activité sportive ou ludique il est aisé d’entrer en contact. J’ajouterai même que si nous étions plus nombreux à avoir cette approche, il serait encore plus simple et stimulant d’échanger. Quand une personne vous affirme que de travailler chez soi c’est tuer la sociabilité de l’enfant, que c’est l’enfermer, je vous réponds qu’il a tort. Penser sans connaître, juger sans observer ou échanger, c’est admettre que l’on réduit le monde à sa pensée. Il n’y a aucune velléité de pouvoir ici, aucune volonté de restreindre un enfant. C’est un monde dont les fondations sont le respect de l’autre, l’échange et la confiance. Il n’y a pas d’autres enjeux que ceux que les enfants veulent se donner, si jouer et être heureux en font partie, je suis le premier à y adhérer.
Hugo Vincent, 25 ans.

Récite le verbe être !

POULES-1

– Je ne vais pas à l’école.

– Comment ça ?… Mais c’est obligé !

– Ben non, c’est l’instruction qui est obligatoire, pas l’école.

– Alors je claque des doigts et tu me récites le verbe être.

– Je ne sais pas ce que ça veut dire « réciter », mais je sais me servir du verbe être.

– Non, non, récite-le !

– Je ne saurais pas réciter, mais je sais vraiment très bien m’en servir dans mes phrases tout le temps.