Ramin Farhangi, fondateur de « l’École dynamique »

Ramin Farhangi (actuellement enseignant en Mathématiques et Physique au lycée) a pour projet de créer en 2015 « l’École dynamique » : http://www.ecole-dynamique.org

Ce projet d’école, s’il en a l’appellation, n’a pas cependant la structure d’une école traditionnelle et s’adresse à de futurs « étudiants » qui relèveraient de l’instruction en famille.

Le Collect’IEF qui défend la liberté de l’instruction et notamment l’instruction en famille s’interroge sur cette « structure »…

– Le C’IEF : Tu es actuellement professeur en Mathématiques et Physique dans un établissement scolaire en Espagne. D’où te vient ce désir d’un tel projet ?

Ramin Farhangi : Quand j’avais 10 ans, j’adorais mon prof de CM1, et j’imaginais faire son travail un jour. Je voulais déjà expliquer les maths à mes copains, mais la classe n’était malheureusement pas organisée de sorte à ce que je puisse exercer ma passion à l’époque. Entre temps, je suis passé par le collège/lycée et la société qui porte un regard plutôt négatif sur les profs. J’y ai cru et je suis passé par la case « consultant en stratégie ». Je gagnais pas mal d’argent, mais je me suis rendu compte que ça n’avait aucune importance, et que c’était le petit Ramin de 10 ans qui avait tout compris sur qui j’étais. J’ai démissionné et je me suis engagé dans une carrière de prof. Je suis tombé dans cette école à Madrid un peu par le hasard des choses, et cette expérience a changé ma vie. J’ai découvert avec mes élèves qui fallait urgemment abolir l’école tel qu’elle existe aujourd’hui.

– Le C’IEF : Pourquoi employer le terme « école » alors que ton projet ne relève pas d’une structure scolaire ? On peut lire d’ailleurs sur le site cette interrogation : « Avons-nous besoin de 4 murs ou pouvons-nous utiliser les lieux publics et appartements des familles dans un premier temps ? » de même que cette constatation : « Un jour, nous réaliserons l’évidence d’un changement radical de l’école, voire d’abolir le système existant. »

Ne s’agit-il pas ici donc d’abolir l’école ?

Ramin Farhangi : C’est vrai que le terme « école » n’est pas idéal, mais on n’a rien trouvé de mieux pour l’instant. Si on l’appelait « club d’apprentissage » ou « non-école », j’ai peur qu’on ait du mal à attirer des familles qui ne sont pas encore aussi affranchies que Ivan Illich dans leur système de pensée. De fait, notre concept est proche du mouvement de l’abolition de l’école, vu qu’on risque de ne même pas respecter le critère de base des « 4 murs » comme tu l’as bien souligné. Nous le faisons cependant sans abolir le vocabulaire lui-même, par simple souci de pragmatisme. Nous avons déjà éliminé le mot « élève » pour le remplacer par « étudiant », histoire de rendre compte davantage de leur rôle d’acteurs, auteurs et chercheurs plutôt que simplement récepteurs d’un savoir. Nous sommes cependant dans la recherche permanente, et nous continuerons de l’être en collaboration avec les premiers étudiants: nous mettrons au vote la question de notre nom très probablement lors d’une des premières réunions.

– Le C’IEF : Au-delà de la référence à un lieu déterminé, le terme « école » renvoie au principe qu’il y a un enseignant et un enseigné. Est-ce comptable avec ce que vous avancez : « Une organisation plate, où « l’étudiant » décide et agit » ?

Penses-tu qu’il faut apprendre à apprendre ?

L’enfant n’apprend t-il pas depuis sa naissance ? Il apprend à marcher, à parler sans que cela lui soit enseigné.

Ramin Farhangi : Dans cette « école », nous apprendrons tous les uns des autres. Mes élèves de 1ère sont une source permanente de créativité et d’apprentissage pour moi, et je leur demande leur avis en permanence. Depuis que j’ai rendu mes « leçons » et tout travail optionnel, on est soudainement tous devenus des être humains normaux qui apprennent ensemble sans jugement et sans égo. L’apprentissage est un résultat spontané du vivre ensemble avec sincérité. L’abolition de l’école passe surtout par l’abolition de nos égos et les rôles sociaux qui nous sont adossés.

Je ne sais pas s’il « faut » apprendre à apprendre, mais de par mes observations, je vois que c’est un résultat heureux qu’on obtient naturellement dès lors qu’on libère l’enfant du poids d’une autorité factice, qu’on lui fait confiance à 100%, qu’on lui donne une voix et un pouvoir de décisions qui ont un impacte réel sur soi et sur la société. Apprendre et « apprendre à apprendre » vient tout simplement en vivant naturellement, et en laissant notre enthousiasme et notre curiosité naturelle nous emporter vers des projets créatifs et positifs qui apportent une valeur réelle au monde. C’est ce qu’on découvert tous les adultes qui se sentent épanouis; on se rend compte qu’on a dû désapprendre ce qu’on nous a inculqué à l’école pour désobéir aux conventions et renouer avec un soi authentique. Et malgré tout, l’aveuglement ambiant persiste, et on continue d’envoyer des enfants à l’école, même ceux qui haïssent ça du fond de leurs tripes. C’est désolant.

– Le C’IEF : Pourquoi as-tu choisi la tranche d’âge 10-20 ans ?

Ramin Farhangi : Je pense que dès 4 ans, un enfant peut s’amuser avec les plus grands et vice-versa. La mixité intergénérationnelle favorise cela. Dans un premier temps, cependant, j’ai pensé plus pratique de réduire la tranche dans les âges où les parents laissent habituellement leurs enfants se balader librement en métro dans la ville avec leurs copains. Par ailleurs, je suis personnellement plutôt doué pour travailler avec des ados et moins avec des petits enfants. Un autre argument qui m’a poussé à choisir cette tranche d’âge est qu’il existe pas mal de bonnes choses qui évoluent à l’école primaire, et qu’il faut savoir saluer même si on a un regard globalement critique sur l’école, car les pédagogies alternatives, l’abolition des notes, la bienveillance accrue des enseignants: toutes ces améliorations à l’intérieur du système vont dans une bonne direction. Au collège-lycée, la situation est catastrophique; il n’y a quasiment aucune offre de collèges-lycées garantissant les libertés de bases du jeune ado.

– Le C’IEF : Les parents qui font le choix de l’instruction en famille proposent déjà un environnement qui met en oeuvre ce que tu exposes. En région parisienne notamment de nombreuses activités sont organisées quotidiennement. Aviez-vous l’intention de vous adresser à l’origine à ces familles en particulier ou bien pensez-vous que vous pourrez intéresser d’autres parents ?

Peux-tu préciser notamment ce que proposent « [L]es encadrants expérimentés et bienveillants » ?

Ramin Farhangi : J’ai découvert seulement après l’invention de mon projet que ce type de structure existait déjà. Mon objectif n’est pas seulement d’attirer les non-sco mais aussi les scolarisés qui cherchent autre chose, les parents ouverts d’esprits qui ont mis leurs enfants dans une école primaire alternative et qui cherchent autre choses pour la suite, les enfants sur lesquels on a mis une étiquette « médiocre », « inadapté », « décrocheur » ou que sais-je, ceux qui sentent que l’école bride leur potentiel… Pour les non-sco, notre structure pourrait peut-être les intéresser pour le temps et l’énergie que nous sommes prêts à accorder aux jeunes, nos compétences et nos passions que nous souhaitons partager. Nous avons des volontaires dont le nombre grandit chaque jour qui ont des compétences diverses: arts, cirque, gym, fabrication/réparation, nature/survie en forêt/camping/écologie, santé/pharma, science/tech/robotique ainsi que toutes les matières scolaires. Nous sommes aussi ouverts au monde de la recherche (Centre de Recherche Interdisciplinaire) et de l’entreprise (éditions Playbac), et nous souhaitons accroître cette ouverture en permanence pour canaliser les énergies qui souhaitent partager leur passion avec les jeunes et peut-être générer des vocations.

– Le C’IEF : Il semble que l’école ait répondu à une période donnée à des motivations particulières qui aujourd’hui ne font plus sens et sont surtout critiquées car elles ne sont pas centrées sur l’enfant mais sur ce que l’on attend d’eux.

Tu enseigne à des jeunes, sont-ils sensibles à ton projet ? Qu’en disent-ils ? Seraient-ils prêts à te suivre ?

Ramin Farhangi : Ce n’est plus un secret, l’école a historiquement répondu à un besoin d’abrutir les enfants pour canaliser leur énergie et faire d’eux des travailleurs obéissants qui ne questionnent pas la machine industrielle et le pouvoir, ainsi que de développer le sens de l’identité nationale pour se sentir concerné et patriote au moment d’un conflit armé. Ca a fait son temps, c’est peut-être même parti d’un bon sentiment pour nous protéger de la guerre civile ou d’une agression, mais ça n’a plus aucun sens aujourd’hui. Il suffit de lire quelques pages de John Taylor Gatto pour simplement constater que cela ne relève pas d’une quelconque conspiration mais d’une réalité évidente. Aujourd’hui, on reste coincés dans ce système alors que la majorité n’y adhère plus, mais on n’ose tout de même pas en sortir. On vit aussi dans d’étranges contradiction, à admirer Gandhi alors qu’il était très critique du système d’éducation occidental. De mon côté, j’admire Gandhi pour de vrai, jusque chaque parole et chaque action que ce grand monsieur a entrepris.

Dans mon école à Madrid, j’ai déjà beaucoup œuvré dans le sens de changement radicaux que les élèves ont tout de suite épousé. J’ai lancé un projet « soyons le changement » auquel une vingtaine d’élèves participent activement. Ils organisent des TED class, ou on regarde Logan Laplante et Ken Robinson et on questionne le sens de l’école. Ils interviewent les gens dans l’école et leur demandent quelle école ils aimeraient avoir dans 5 ans et comment on y arrive. Ils ont lancé un journal de l’école, orienté « voix des élèves et esprit critique ». On a organisé des assemblées démocratiques hebdomadaires où les profs et les élèves s’assoient en cercle et construisent des solutions ensemble. Ces bouleversements sont tous possibles car il suffit de ne demander la permission à personne et de simplement agir. Une fois que l’enthousiasme prend (en général d’un jour à l’autre), les jeunes sont alors inarrêtables. Aujourd’hui, je les regarde faire, et j’ai beaucoup d’admiration pour leur courage.

Des jeunes m’ont donc déjà suivi dans mes délires, car ils sont généralement sains pour eux et ils s’en rendent compte. J’ai confiance qu’ils continueront de me suivre dans ce nouveau projet, car il est fait pour eux, dans le respect de leur liberté fondamentale à déterminer leur propre vie, et qu’on leur a trop longtemps retiré. Il est temps que ça bouge, et ils incarneront ce changement en premier lieu. Faisons leur confiance!

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