Camille Buissonnière et la colle

Camille Buissonnière est stressée. Ça la rend dingue. Chaque année à cette même période elle ressent cette angoisse, et chaque année elle se demande combien de temps encore ? Devra-t-elle attendre les 16 ans de sa dernière fille pour en être enfin libérée ? Pourtant elle a travaillé sur elle. Elle a fait de merveilleuses rencontres, a entendu de nombreux témoignages, a participé à de hautes discussions philosophiques, notamment sur la peur et comment celle-ci était utilisée pour faire plier les individus, les maintenir dans un état d’insécurité permanent. Elle a bien compris qu’elle devait cheminer avec cette peur, la comprendre peu à peu, essayer de la dominer. Et elle a fait face à nombre de ses ombres. Pourtant, elle est encore là, sourde et envahissante, chaque fois qu’elle reçoit un courrier à entête de l’Education nationale.

Peur du contrôle, peur de l’enseignant, peur du gendarme. Pourquoi donc a-t-elle peur de tous ces gens sensés la rassurer, l’accompagner, la guider dans son rôle de citoyenne ? Pourquoi ces protections mises en place deviennent-elles donc des prisons, des menaces à sa liberté ?

Oui, Camille est stressée. Son chemin l’a menée à remettre en question les institutions médicale et enseignante, et plus globalement la société moderne. Elle est heureuse du chemin accompli, du bien-être ressenti, de la liberté acquise. Elle est heureuse de voir ses enfants s’épanouir dans la bienveillance. Oh, tout n’est pas rose tous les jours. Elle est le fruit de cette société pervertie et elle en a subit les formatages – qui parfois refont surface.

C’est pourquoi jour après jour elle tente de revoir ses schémas internes, de déconstruire ce qui lui a été inculqué, parfois avec bienveillance mais sans réflexion, d’autres fois avec l’objectif réel quoique non avoué de la transformer en une bonne petite bonne femme : belle, souriante, excellente ménagère et cuisinière,mère et femme, avec un avenir prometteur, sans oublier la parfaite consommatrice de produits divers que les marchands de rêve mettent régulièrement sous son nez. Enfant docile, elle a accepté qu’on la comprime, qu’on la mette dans des cases, qu’on lui assigne des rôles.Elle croyait à l’amour de ses parents, à celui de ses enseignants.Elle a tenté de se conformer à la normalité par amour pour les autres et elle a appris à s’oublier, à taire son propre besoin d’amour, à ne pas s’aimer, ni s’estimer.

Satisfaire l’autre n’est pas un acte d’amour, mais un acte de soumission. Et aujourd’hui Camille le sait : elle est tout sauf normale. D’ailleurs qui est normal ? Normal par rapport à qui ? Par rapport à quoi ? Camille n’en peut plus des étiquettes, et elle les décolle l’une après l’autre. Parfois des traces de colle subsistent et il faut revenir encore sur la partie à traiter, l’aborder sous un autre angle pour qu’enfin la zone redevienne lisse et apaisée, sans inflammation.

Ses enfants sont ses maîtres. Libres. Nés sans entrave, maternés et instruits en famille. Camille a voulu pour eux un environnement propice à leur propre développement, à leur sécurité intérieure. Elle a voulu que leurs bases soient plus solides que les siennes pour affronter le monde. Elle s’est mise en condition pour cela, elle a changé de vie. Complètement. Elle a conscience que la famille peut aussi être un enfermement, et elle veille à ce que ses enfants reçoivent leur dose d’ouverture sur le monde, de rencontres et de confrontations à eux-même et aux autres.

Ses enfants sont ses maîtres. Et encore maintenant elle ne peut les contraindre à des apprentissages qu’ils ne désirent pas encore. Elle est tellement convaincue du bien-fondé de ses choix qu’elle ne peut leur imposer des exercices de lecture ou de maths si ce n’est pas leur intérêt actuel. Certains sont à l’âge où courir la campagne est bien plus instructif. Il y a tant à observer, tant à faire ! Les autres ont parfois des velléités d’apprentissages plus structurés. Camille est à même d’y répondre.

La colle résiduelle qui la stresse aujourd’hui, c’est celle de l’école.

L’école colle.

Elle envahit les individus, elle les pénètrent profondément et entièrement, elle les modèle.

Aujourd’hui Camille peut affronter un inspecteur del’Education nationale et affirmer sereinement que ce n’est pas grave si son enfant ne lit pas encore, que par ailleurs il développe de nombreuses compétences. Elle se souvient de sa stupéfaction à la lecture de ce sondage qui expliquait que les enfants ne savaient même plus à quoi ressemblaient une carotte, une betterave ou même une pomme de terre. Et bien oui ! Les pommes de terre, ça pousse en cube ou en frite ! D’ailleurs est-on sûr que ça pousse quelque part ? Ça arrive en sachet ! Camille a été stupéfaite de découvrir que la plupart des enfants n’avait plus accès à la réalité de la vie. Le poisson est rectangulaire et panné. Le jambon dans l’assiette et le cochon tout mignon dans le livre d’image, quel rapport ? Aujourd’hui on empoisonne les enfants à coup de barres sucrées, de sodas et de mensonges. La réalité est loin. Ce qu’elle se permet d’offrir à ses enfants n’est pas rétrograde, ce qu’elle leur offre, c’est la réalité de la vie. Le bon sens. Ils ne lisent que tardivement ? Fichtre ! Quel délire ! On est dans une société qui a érigé la connaissance au dessus de tout. Elle a perdu le sens des réalités profondes, le sens de la vie. Oui, Camille est convaincue. Mais comment partager ses convictions avec une personne qui vient la CONTROLER ? Juste le mot est violent. Qu’ont-t-ils besoin d’être contrôlés, elle et sa famille ? Ça la renvoit à la petite fille anxieuse qui attendait l’approbation de son enseignant, ça la renvoit aussi à un mystère aberrant : comment les législateurs ont-ils pu permettre que ce soit des membres de l’Education nationale qui viennent la contrôler ?! Ce devrait être un organisme indépendant ! On se croirait dans l’industrie pharmaceutique,qui émet ses propres études pour valider les produits qu’elle commercialise. Mais nous ne sommes plus à une aberration près, certainement …

Alors Camille essaie de se rassurer et de faire le tour de ses atouts : elle connaît le monde de l’IEF, elle connaît la loi parfaitement – et elle sait où trouver son guide juridique pour y trouver des références précises. Internet est une source d’infos capitales aussi et elle a un réseau de soutien. Camille sait que c’est cette connaissance de la loi qui jusque là l’a sortie de certaines situations, qui a empêché certains des IEN rencontrés d’aller trop loin. Année après année, elle a également étoffé son discours, appris à faire face à ces IEN tous puissants, qui d’une signature peuvent faire basculer seschoix de vie. Quelle loi inique ! A la fois elle la protège(?!!), à la fois elle l’enferme. Et ça la rend dingue de devoir subir ces discussions interminables avec des personnes qui manient plutôt bien la langue de bois, qui n’hésitent pas à mentir parfois. Elle qui est naïvement honnête, cela la sidère encore !

Camille a une révélation.

La colle résiduelle, ce n’est pas la sienne. Ce n’est que le reflet des peurs de ceux auxquels elle est confronté. Leurs peurs, leurs projections, leurs schémas.

Camille est libre, ses enfants sont libres, et c’est ennuyeux.

C’est tellement évident tout d’un coup : quand elle a en face d’elle des personnes que la remise en question n’effraie pas, tout se passe bien et les échanges sont riches. Mais la plupart du temps sa propre liberté inspire la méfiance, voire la méchanceté. Tuer le messager pour ne pas entendre le message, ne pas faire face à sa propre condition d’esclave ou à sa lâcheté ?

Camille est libre et sa liberté fait peur.

Il serait temps que sa liberté inspire.

 Camille serait-elle en avance sur son temps ? Elle se sent bien seule parfois, et elle espère que les générations futures sauront profiter de la vie sans se sentir jugées sans cesse dans leurs choix libertaires, qui vont à l’encontre du modèle liberticide de la société actuelle.