Camille Buissonnière n’en revient toujours pas !

Camille Buissonnière n’en revient toujours pas ! Cela fait neuf ans qu’elle attend d’être grande pour pouvoir enfin sortir d’ici !
Le temps ici a un rythme différent. Il se traîne démesurément et cela prend donc un temps infini de grandir ! Camille Buissonnière a eu très souvent l’impression d’être enchainée aux aiguilles de l’horloge suspendue au-dessus de la porte.
Combien de fois les a-t-elle fixées, clouée sur sa chaise ? 10 000 fois pour 10 000 heures !
Elle ressent dans sa poitrine le poids du temps qui l’a tenu entravée. Elle se sent oppressée, elle mesure tout à coup le sens de la tragédie grecque !

Elle n’en revient toujours pas ! Elle a été enfermée pendant tout ce temps, sans savoir, et elle se dit avec son consentement non éclairé ! Et la complicité de ses parents, de tout son entourage ! Personne ne lui a jamais rien dit. Mais qui savait ? Personne ? Vraiment personne ? Comment était-ce possible que tant de gens n’en sachent rien ?
Tout d’un coup, la réalité lui claque au visage ! Elle a passé tout son temps à écouter les autres, à obéir aux consignes, debout, assis, sortir, rentrer, … manger à telle heure, pisser à telle heure, courir à telle heure, … fais pas ci, fais pas ça ! […] « Viens ici, mets toi là ! » […] « C’est l’heure d’aller au lit, faut pas rater la classe, fais pas ci, fais pas ça ! »

Camille Buissonnière a la nausée. Elle ne sait pas trop pourquoi mais tout d’un coup elle pense au château de Kafka.
Elle se sent trahie. Elle entrevoit l’ironie de la situation. On a parlé ici des oppresseurs, des tyrans, des siècles éclairés, des lumières, de la Terreur, des nouveaux mondes, des progrès, de l’Inquisition, des sciences,… elle est stupéfaite de n’avoir pas été mieux inspirée. Elle a refait le monde, bien des fois, mais elle réalise que tout est resté comme dans les livres, figé, enfermé comme elle, entre les murs. Lettres mortes.

Camille Buissonnière est bien docile, elle le sait. Elle est plutôt peureuse alors elle obéit. Elle a aussi envie de faire plaisir aux autres. Elle, elle existe si peu. Elle cherche à être comme tout le monde. Normale, quoi ! Alors ses velléités d’indépendance, ses sursauts de révolte, … n’ont pas fait le poids. Elle est enfermée depuis si longtemps, tenue immobile depuis si longtemps, qu’elle a perdu le sens de qui elle est. Elle fait ce qu’on lui dit. Elle ne pense pas, elle obéit.

Mais depuis ce matin, quelque chose a changé.
Camille Buissonnière a fait une découverte incroyable.
L’école n’est pas obligatoire ! Elle n »est pas obligée d’y aller !
Elle entrevoit alors une réalité qui lui donne le tournis.
Libre d’aller et venir !
Libre d’écouter, de rencontrer, de parler avec qui elle veut !
Libre de lire ce qu’elle veut, d’écrire ce qui lui passe par la tête !
Libre d’apprendre comme elle veut, quand elle veut, avec qui elle veut, où elle veut !
Libre de ne rien faire ! De se taire ! De rêver ! De créer !

Camille Buissonnière reste plantée là, un sourire béat sur les lèvres, les yeux dans le vague, comme happée déjà par-delà les murs. Et puis elle commence un peu à dégriser.
Ah oui ! Il ne lui reste plus qu’à convaincre ses parents !

Article 13 de la Convention internationale des droits de l’enfant
1 l L’enfant a droit à la liberté d’expression.

A suivre…