Camille Buissonnière se fait bien du souci.

Camille Buissonnière se fait bien du souci. Il est convoqué avec sa fille dans les locaux de l’inspection académique. Depuis quelques jours, il sent comme des picotements au creux de l’estomac qui lui rappellent de mauvais et lointains souvenirs. Il s’est senti de nouveau nul et misérable comme quand il était petit. Et il s’en veut à près de 40 ans de ressentir encore cela !

Pourtant il a de l’expérience. Il est à l’aise dans ce choix. Sa fille ne va plus à l’école depuis 10 ans. Il a pris de l’assurance depuis toutes ces années mais il constate avec dépit que ces zones d’ombre sont encore bien résistantes. Il se dit qu’avec son mètre quatre-vingt quinze, il devrait plutôt être impressionnant qu’impressionné. Et que désormais il a passé plus de temps à être très grand que trop petit et que ce sentiment de malaise aurait dû proportionnellement également diminuer.

Mais non Camille Buissonnière se sent bien toujours nul et misérable !

Là devant cette toute bête enveloppe, l’en-tête a pris des proportions démesurées en écho avec la peur qui l’a étreint. Ils sont convoqués toujours avec cette délicate « préremptorité » qui exclut toute discussion quant au choix du jour, de la date et du lieu. Quant aux modalités, comment dire, il sait qu’il devra encore se répéter et il se dit que le par coeur ne tient décidément pas ses promesses.

L’année dernière a été encore un moment de haute lutte. Il se souvient de la mise en scène. A l’heure, ils n’en ont pas moins attendu une très large demie-heure. Il s’est même levé pour invoquer son emploi du temps professionnel et familial. Puis quand il a voulu entrer dans la pièce, on lui a intimé d’attendre encore sur le pas de la porte. Puis d’un geste, cette fois-ci tout en silence, ils ont eu le droit d’entrer. Elles étaient deux, the good cop et the bad cop. En tout cas, l’autoritaire et la « secrétaire » devant son écran d’ordinatueur qui s’est bien révélée redoutable assassine.

– « Monsieur mettez-vous de ce côté-ci et votre fille ici. » a intimé the bad cop. Le ton était posé.

Camille Buissonnière ne s’est pas laissé intimider et il s’est installé tout à côté de sa fille. Certes il s’est mis un peu en retrait mais il ne faut quand même pas pousser !

Et l’interrogatoire a commencé.

Camille Buissonnière n’a rien laissé passé. Pas de tests, ni écrits, ni oraux.

Il est sorti de l’interrogatoire amer et moulu. Comment a-t-il pu espérer une fois de plus qu’un contrôle pouvait être respectueux ! La nature même du vocable renvoie à une inconciliable évidence. Pour l’intérêt de sa fille ? Foutaises ! C’est lui qui est visé. Son outrecuidance ! Ne pas confier sa fille à l’école de la République ! Si l’une et l’autre avaient le droit de s’exprimer !

Pas plus que lui d’ailleurs. Il se dit qu’il aurait dû écouter ce conseil maintes fois entendu : « Fais ce qu’ils attendent de toi et tu seras tranquille pour un an ! ».

Mais Camille Buissonnière, s’il se sent nul et misérable, n’en demeure pas moins un homme tout en colère. Un homme qui, s’il peut mesurer parfois encore 1m20 de mémoire, sent monter en lui un sentiment d’injustice, d’iniquité tel que le courage le frôle et qu’il lui vient à l’esprit que désormais il n’aura plus rien à déclarer !