Grève des relations avec l’Éducation nationale

Un parent a annoncé qu’il ferait grève : « tant que je ne suis pas à égalité tant que mes enfants ne sont pas considérés comme des individus à part entière, pleinement reconnus dans leurs libertés individuelles tant que mes choix ne sont pas entendus, considérés et respectés ».

 

A Madame la Directrice académique des services de l’éducation nationale,

 

Vous nous invitez par votre courrier du 19 mai, à nous présenter, avec nos enfants en âge d’être soumis à l’obligation d’instruction, au collège M, le 24 juin, à 15h. Vous écrivez que « ce contrôle (…) doit permettre de mesurer, dans chacun des sept domaines de compétences déclinés dans le socle commun, l’évolution des acquisitions des connaissances de [nos] enfant[s], en fonction de la progression globale que [nous aurions] définie et mise en œuvre das le cadre de [nos] choix éducatifs. »

 

Madame, comme vous le savez certainement, nous participons, depuis plus de 3 ans, à un groupe de familles qui tentent, vainement, de se faire entendre auprès du rectorat. En effet, le gouffre qui sépare la vision de l’éducation nationale de la pratique de certaines familles en matière d’apprentissage et de respect des libertés individuelles, nécessite, pour un respect minimal de la liberté des choix pédagogiques des familles et des enfants, un travail d’écoute et de réelle concertation, empreint de bienveillance et de volonté d’ouverture à d’autres paradigmes éducatifs. Nous le réclamons depuis 3 ans. Nous réclamons des garanties pour que toutes les familles soient respectées dans leurs choix pédagogiques, dans toutes leurs relations avec l’éducation nationale. En attendant que nos demandes soient satisfaites, nous sommes plusieurs à ajourner les contrôles, cela nous semble le seul moyen de ne plus subir l’arbitraire et le hasard de contrôles plus ou moins respectueux, plus ou moins attentifs à nos enfants, plus ou moins encourageants, plus ou moins traumatisants… Aujourd’hui, nous apprenons avec consternation la teneur des projets gouvernementaux en matière de contrôle des apprentissages des enfants hors-école ou en école hors contrat. Non seulement nous ne nous sentons toujours pas entendus, mais encore plus, totalement méprisés dans nos tentatives de dialogue, dans nos tentatives de construction de solutions communes.Les changements de textes prévus et annoncés par Monsieur Noblecourt pour la rentrée ne permettront pas à ce que nos choix pédagogiques ou éducatifs soient respectés.

 

Nos choix éducatifs ne nous permettent pas de laisser soumettre les enfants à des exercices, d’autant moins si ces exercices ont valeur d’examen pour l’instruction qui leur est donnée, et encore moins si cela est leur seule raison d’être.

Nous ne croyons pas que « l’acquisition des connaissances et compétences est progressive et continue dans chaque domaine de formation du socle commun de connaissances, de compétences et de culture », nous croyons, et surtout, nous avons constaté de nombreuses fois, auprès de personnes hors école, mais aussi auprès de personnes scolarisées, qu’au contraire les apprentissages peuvent aussi se faire de façon brutale, rapide, hachée, et dans des ordres très divers. Bien sûr, la croyance que « l’acquisition des connaissances et compétences est progressive et continue dans chaque domaine de formation du socle commun de connaissances, de compétences et de culture » permet de rendre « le contrôle de la maîtrise progressive des acquis du socle commun (…) au regard des objectifs de formation attendus à la fin de chaque cycle d’enseignement de la scolarité obligatoire » pertinent, à tout le moins logiquement acceptable.

Seulement, nous ne pouvons y souscrire, cela est en totale inadéquation avec notre pratique. En outre, comme notre groupe l’a déjà écrit à propos du socle commun en 2013, tant que la définition d’une instruction acceptable, juste, et nécessaire absolument, sera celle, unique, choisie par les représentants de l’État pour les enfants confiés à l’instruction publique, il restera un écueil à la liberté de l’instruction… Comment ne pas logiquement questionner le dogmatisme et la sclérose d’une société qui édite des normes d’instruction à vocation de monopole, coercition à l’appui ? Cet écueil sauterait cependant simplement, si l’on considérait enfin que le droit à l’instruction n’était pas un devoir d’instruire coûte que coûte ni un devoir d’apprendre.
Mais laissons cela, nous entendons bien trop souvent que nous refusons l’école, les contrôles, les tests, le système… nous, les familles en IEF… Mais voyez-vous, Madame la Directrice, quand nous parlons de nous, on nous dénie l’expertise de nos vies, on nous explique que ce que nous vivons n’existe pas, ou est faux, ou dangereux, ou que cela ne peut être considéré comme acceptable. Pour nous faire avaler l’école, les contrôles, les tests, le système scolaire, une certaine vision de l’enfance, des apprentissages, une certaine idée de la réussite, scolaire, sociale, professionnelle… Il est juste que nous nous débattions.
J’aimerais pouvoir vous parler, Madame, de mes choix éducatifs, de mes difficultés de parent, de mes questionnements, de nos réussites, ou plutôt de ce que les enfants considèrent de réussites pour eux-mêmes (les voir autonomes dans la définition de la valeur qu’ils se donnent n’est pas la moindre des raisons que j’ai de me réjouir de ce qu’ils sont et deviennent). J’aimerais pouvoir partager avec vous sur les priorités que j’ai posées entre les différents domaines du socle commun, familial et global, de connaissances, de compétences et de culture, et sur la poursuite de mes questionnements éducatifs. Nous pourrions débattre des plus ou moins grands risques de plus mal maîtriser tel ou tel domaine de connaissances, de compétences et de culture qu’un autre, car nous pourrions aussi parler en connaissance de la réalité de terrain, c’est à dire celle qui prend acte du fait que peu de gens, à 16 ans, dans notre pays, maîtrisent réellement le socle commun.
Si nous étions à égalité. Si mes enfants pouvaient être considérés comme des individus à part entière, pleinement reconnus dans leurs libertés individuelles. Si je pouvais me sentir en confiance, que mes choix seront évalués non comme des déviances à une norme légitime, universelle et indiscutable, mais comme une alternative à un choix sociétal, contextuel, mouvant, à contenu en partie idéologique et politique, majoritaire à ce moment de notre histoire. Si mes choix étaient également reconnus comme contextuels, mouvants et évolutifs, à dimension sociétale, à contenu en partie idéologique et politique, minoritaires aujourd’hui ; cette minorité ne permettant pas cependant, par simple référence aux droits fondamentaux, de ne pas respecter l’intégralité de mes choix et convictions politiques et philosophiques, y compris en matière de choix pédagogiques. Mais nous ne sommes pas à égalité. Mes choix ne sont pas entendus, considérés et respectés. Mes enfants ne sont pas considérés comme des individus à part entière, pleinement reconnus dans leurs libertés individuelles. Je ne me sens pas en confiance. Je voudrais que cette situation cesse.

C’est pourquoi, Madame la Directrice, je ne serai pas présente le 24 juin avec mes enfants au Collège M. J’entame une grève des relations avec l’éducation nationale : tant que je ne suis pas à égalité tant que mes enfants ne sont pas considérés comme des individus à part entière, pleinement reconnus dans leurs libertés individuellestant que mes choix ne sont pas entendus, considérés et respectés

Je vous prie de bien vouloir agréer, Madame la Directrice académique des services de l’éducation nationale, l’expression de mes sincères salutations.