Les Chroniques de Camille Buissonnière : Jour de contrôle !

Jour de contrôle ! Il est 9 heures 17, Manon dort encore et Camille est moins que moyennement emballée à la perspective d’un nouveau contrôle. C’est le troisième en trois ans.

La première fois Manon ne s’était rendue compte de rien. Camille avait bien préparé le terrain… envoyé un « roman » comme elle avait cru le comprendre quand elle avait eu la secrétaire de l’inspection au téléphone pour confirmer la bonne réception dudit document dans lequel Camille exposait, justifiait, expliquait, …qu’elle n’aurait pas de traces visibles à présenter, que Manon apprenait à son rythme, que son choix était absolument incompatible avec toutes sortes d’évaluations, que Manon n’était pas du tout,mais alors pas du tout attirée par les apprentissages formels, qu’il n’était pas facile d’énumérer une liste exhaustive des supports physiques ou non qui entraient dans le cadre des apprentissages de Manon puisque tout y concourait dans la vie de tous les jours, qu’il ne fallait pas s’attendre à ce que Manon lise ou écrive, … et de conclure avec une pointe de références à des spécialistes en matière d’éducation et un soupçon d’évocation des avancées en neurosciences qui venaient nourrir ces propres constatations et lui permettaient d’affirmer son choix des apprentissages informels…apprentissages qui se développaient dans les activités quotidiennes et qui ne s’inscrivaient donc pas dans une logique définie à l’avance et donc explicitée.

Enfin bref que Manon vivait ses apprentissages comme elle vivait justement. Un oiseau a-t-il conscience qu’il vole de même qu’un poisson sait-il qu’il nage* ? Devant l’évidence qu’y avait-il à opposer ?

Mais Camille avait pressenti qu’il avait fallu bien plus qu’une phrase toute simple pour exposer la situation… de surcroît quand c’était Manon, un enfant qui décidait !

Ce premier contrôle contre toute attente s’était déroulé comme Camille l’avait prévu. Manon était restée dans les parages, occupée à jouer. Aucune question ne lui avait été posée, seule Camille avait parlé. Une demie-heure pas plus… Camille se souvient encore de son étonnement… agréable surprise.

L’année suivante, nouveau contrôle, nouveau visage, nouveau « roman »,nouvelles explications, sensiblement les mêmes que l’année précédente. Manon s’était illustrée par un « je m’ennuie toute la journée » qui avait glacé Camille. Mais l’inspectrice avait conclu : « Pour quelqu’un qui s’ennuie, tu fais beaucoup de choses ! ».

Cette année, Camille sent avec Manon qui grandit que les choses ne seront plus aussi simples. Certes Manon s’est engagée résolument dans l’apprentissage de la lecture mais l’écrit ne l’intéresse que pour rédiger ses listes de cadeaux ou bien lorsqu’elle a des demandes  qu’elle préfère poser sur le papier avec à chaque fois la même mention à cocher oui – non, ponctuées de cœurs et de « Je t’aime ». Elles ont aussi des cahiers qu’elles remplissent de mille signes, dans lesquels elles collent, scotchent, découpent,raccommodent, tricotent les mille petites choses qui égrènent leur quotidien. Mais tout cela relève pour Camille de l’intime et elle n’a pas l’intention de les exposer à un regard étranger… tout bienveillant soit-il !

Il y a bien quelques « fiches » sur lesquelles elles se sont penchées toutes deux et que Manon a aimées. Cette année Camille a même tenté de faire correspondre certains des apprentissages de Manon aux matières scolaires comme le français, les mathématiques, l’histoire, … Un compromis pour faire taire l’appréhension…

Camille attend donc plutôt nerveuse … Elles ont tout préparé la veille, disposé sur la grande table les jeux, les livres, les maquettes,leurs bricolages, la mappe-monde, … Elles en ont profité pour faire le tour de tout ce qu’elles ont fait et Camille est toujours étonnée. Elle se demande une fois de plus comment on peut douter encore de la nature intrinsèque de l’être humain à apprendre au point qu’il faut l’y contraindre… et aller ainsi contre sa nature pour obtenir tout logiquement l’effet contraire. Qu’avait-elle retenu Camille de plus de 10 ans de scolarité ?

L’inspectrice arrive. Elle n’oublie pas de se déchausser dans l’entrée et elles  montent toutes les deux à l’étage. C’est la même inspectrice, ouverte et bienveillante. Pourtant Camille sent chaque marche de l’escalier comme un poids de plus qui lui comprime le plexus. Elles s’installent. Manon rôde dans la pièce. Comme l’année dernière l’inspectrice inspecte les divers supports étalés devant elle. Et puis elle prend une des fiches. Elle s’adresse alors à Manon et lui demande ce qu’elle contient. Camille le sait, elle l’avait pressenti.

-« Je suis navrée mais c’est une forme d’évaluation. Manon a travaillé sur ce document. Vous pouvez le constater et je souhaite que nous en restions à ce constat. ».

Camille a d’autant plus de mal à s’exprimer que la demande de l’inspectricea l’apparence d’un échange anodin. Mais c’est bien une question qui attend une réponse calibrée.

Camillea parlé aussi de leur voyage de cet été et l’inspectrice a demandé à Manon où se situe le pays qu’elles ont visité. Manon répond spontanément en le lui montrant sur la mappe-monde. Et quand l’inspectrice souhaite que Manon lui précise dans quelle ville elles se sont rendues, Manon bute et regarde Camille. Il ne s’agit pasd’une conversation mais bien d’une interrogation et Camille n’est pas d’accord pour poursuivre sur ce mode-là.

Camille comprend bien que l’inspectrice ne puisse pas comprendre car pour elle il n’y a là rien que de très naturel. Elle est dans son rôle et il est important pour elle que Manon s’exprime. Le silence de Manon n’avait pas posé problème les années précédentes. Elle s’était parfois mêlée à la discussion mais de son plein gré.

Aujourd’hui Il n’y a aucune agressivité, aucune pression palpable mais le contexte est bien posé, il s’agit bien d’un contrôle. Et un contrôle, c’est fait pour vérifier, et cela renvoie Camille au manque de confiance, à la suspicion, au redoutable « c’est pour ton bien », en l’occurrence ici, « c’est pour son bien ».

Cette fois-ci nous sommes dans un tout autre registre et ce qui a été acceptable ne l’est plus aujourd’hui. Et le sera encore moins à l’avenir. Malgré tout Camille est déterminée. L’entretien se poursuit et se conclut sur la seule observation des supports. Manon qui a senti la subtile tension s’est éclipsée.

Camille se tient sur le pas de la porte. Elle la referme doucement sur une amertume grandissante. Elle n’arrive pas à en vouloir à l’inspectrice. Mais elle en veut au monde entier. Et dans le même temps, elle mesure la « chance » que Manon a de vivre son enfance.

Mais à quel prix pour Camille ? L’inspectrice a évoqué un« petit » compromis concédé pour vivre sa liberté.

Jusqu’à quand ?

Qu’en sera-t-il du secondaire ?

Camille ne cherche pas à surprotéger Manon mais elle se demande pourquoi imposer de telles situations qui lui semblent tout à fait inutiles et contre-productives ?

Camille aura-t-elle toujours ce courage ? Arrivera-t-elle à protéger Manon de ses propres peurs … pour une loi censée la protéger, elle, sa fille, et qui pourtant ne les respecte pas, ni l’une ni l’autre !

Camille remonte l’escalier. Elle entend Manon qui joue. Elle sourit… malgré tout.

*Les poissons nagent, les oiseaux volent, les hommes apprennent. » John Holt