Les Chroniques de Camille Buissonnière : Kamilla Schwänzen

Il est un peu moins de 8 heures. Les rues sont encore clairsemées en cette fin d’été. Aloïs Schwänzen* marche d’un pas distrait en lisant son journal. Il savoure la douceur de ce début de matin calme. Il est sorti tôt comme à l’accoutumée laissant derrière lui une maisonnée encore endormie. Il profite de ces quelques instants encore faits de silences. Dès que les enfants seront tous levés, la maison bruissera de mille sons et l’effervescence le tirera définitivement de sa torpeur matinale.
Il lui reste un pâté de maisons avant d’arriver chez lui et il entend des rumeurs de bruits qui lui parviennent comme étouffées. Instinctivement il presse le pas, range son journal sous le bras. Il redoutait cela depuis tellement longtemps !
Il est surpris par la brutalité du sentiment qui vrille au creux de son estomac. Aloïs se retient de courir et comme il lui reste encore quelques mètres à parcourir, il est stoppé net dans son élan. Il y a tout un attroupement devant la maison. Combien sont-ils ? Au moins une vingtaine d’officiels ! Il y a même des policiers en tenue de maintien de l’ordre. Il suffoque sous le choc, et il se force, pour calmer sa respiration qui s’emballe. Où est Kamilla ? Cette pensée le ranime et il hâte maintenant le pas pour rejoindre sa famille. A peine a-t-il foulé de quelques pas les dalles de l’allée qu’il est encerclé par deux officiels qui lui demandent ce qu’il fait là. Il a tout juste le temps de se présenter qu’on lui remet une décision de justice. Il la prend machinalement, d’abord sans la lire. Puis les mots l’atteignent et il comprend que les enfants vont être remis au bureau de l’Enfance. Déjà il est poussé vers l’entrée de la maison. Tout son corps s’est raidi, son regard est fixe, il est stupéfait. Il franchit le seuil de sa maison sans rien voir autour de lui. Noir sur blanc, il a pu lire aussi que la force pouvait être employée contre les enfants, ses enfants, si cela s’avérait  nécessaire !
Aloïs met du temps à se remettre de la violence de cette permission accordée aux forces de l’ordre. Il pense à Lilly qui a 4 ans. D’ailleurs il la voit là dans un coin de la pièce dans les bras de son frère aîné. Où est Kamilla ? Claus, Clemens et Romy ? Ils sont tous là. Tous immobiles dans le ressac de cette marée humaine qui a envahi toutes les pièces de leur maison.
Ils se regardent tous. 

– « Oui, nous y sommes. » semblent-ils se dire. Le scénario qu’ils avaient maintes fois imaginé se déroule là sous leurs yeux, et la crainte de ce moment, qui ne les avait jamais vraiment quitté, déploie maintenant toute son amplitude.

Il est à peine 8 heures passées. Nous sommes au mois d’août en 2013. Nous habitons en Allemagne. Nous avons choisi pour nos enfants une éducation en fonction de nos convictions. Une éducation hors de l’école. Ce matin, des officiels sont venus emmener par la force nos enfants à l’école en application d’une loi qui date du régime nazi.

L’obligation scolaire date de la République de Weimar (1919). S’il n’était pas prévu légalement d’instruire ses enfants dans la famille, il était cependant possible dans les faits d’être instruit autrement. Le régime nazi institua une loi qui ne laissa plus aucune possibilité d’être instruit en dehors de l’école puisque : « Les enfants qui ne respectent pas la loi sur l’obligation scolaire seront emmenés par la force à l’école. » (Reichsschulpflichtgesetz).
Depuis la chute du régime nazi, les lois ont été peu à peu modifiées et remplacées mais en matière d’enseignement, cet article demeure et l’instruction dans la famille est toujours interdite en Allemagne et ne pas fréquenter un établissement scolaire est punissable d’une amende voire passible de prison. 


* Aloïs et Camille Buissonnière en Allemand.