POURQUOI MES ENFANTS N’IRONT PAS À L’ÉCOLE – POURQUOI MES ENFANTS N’IRONT PAS ME VOIR EN PRISON

La proposition de loi déposée le 18 décembre 2013 à la Présidence du Sénat par des parlementaires issus du parti de l’UMP a agité, on s’en souvient, les esprits de nombreuses familles, qui entendent sonner le glas de l’instruction en famille.

Il faut raison garder.

D’ailleurs, calmement, j’annonce : mes enfants n’iront pas à l’école – mes enfants ne veulent d’ailleurs pas aller à l’école.

Et je ne les y oblige pas.

D’ailleurs, ça m’arrange. Je ne veux pas avoir à soutenir le système éducatif de l’éducation nationale que je me sentirais contraint d’assumer individuellement pour mieux les accompagner dans cette démarche. N’est-ce pas à ce rôle que les parents sont acculés ? Parents d’élèves, crûment, et non pas parents tout court –parents de nos enfants. La nuance mérite d’être relevée.

Je les soutiens. Et les soutiendrai, s’il le faut.

Mes enfants n’iront pas à l’école.

Le texte de cette proposition s’inscrit dans la lignée d’autres propositions et projets, abandonnés, rejetés ou en cours, qui gagent d’aspirer la liberté des enfants (et celle des parents) et s’ajoute aux modifications que subit depuis plusieurs années la législation en vigueur qui s’applique au cadre de l’instruction enfamille. Car le cadre est bien là. Il décharge les parents et les enfants concernés, de manière alternative à la décharge proposée par le système éducatif scolaire, de toute autonomie, de toute liberté, de toute égalité. Liberté de choisir, égalité devant le choix, autonomie dans la réalisation. On nous décharge du pouvoir de décider. Les enfants sont déchargés de leur libre arbitre pour agir selon leurs aspirations et leur motivation.

Mes enfants ont vu l’école – ils n’ont pas compris.

Mes enfants n’iront plus à l’école.

Raison garder ?

Mais comment ne pas sourire devant l’apparente ignorance affleurant l’exposé des motifs de cette proposition ?

Comment ne pas cautionner l’élan de motivation né de cette annonce ?

Comment ne pas croire en une provocation à peine dissimulée d’interdire, purement et simplement, l’instruction en famille, afin de « mieux » – car, oui, il est bien question de hiérarchiser des statuts – socialiser les enfants « de la République », comme aime à le répéter le monde politique, relayé par les médias.

Relisons donc, sans forcer le trait, l’exposé des motifs.

« L’un des buts de la scolarisation de l’enfant est sa socialisation. Celle-ci nécessite une éducation qui ait une dimension collective, qui lui permette de découvrir la diversité des conditions et des cultures des enfants de son âge et de rendre son développement plus harmonieux. »

Première nouvelle ! Fi des inégalités patentes, miroir du cadre géographique et social dans lequel grandissent les enfants, fi des déficiences de la mobilité sociale, fi des effets pervers de la carte scolaire, … fi de la richesse apportée par la diversité des âges qui se rencontrent dans la vraie vie, celle à l’extérieur de l’école.

Enfin : fi des compétences autonomes des enfants, et de celles des personnes qui les accompagnent, notamment de la famille, de leur libre capacité de vivre pleinement cette socialisation.

Mes enfants ne vont plus à l’école. Quelques jours à peine ont suffi à les dégoûter d’un cadre où obéissance, concurrence et mérite planent entre les rangs immobiles et silencieux d’élèves qui, uniformisés sans l’habit, se regardent en coin au service du plateau qu’on leur offre avec les connaissances et les compétences qu’on veut leur inculquer, tels des machines vierges avant programmation.

Que signifie « socialisation », sinon le processus d’adaptation à la vie engroupe, en société ?

Heureusement que les familles ayant fait le choix d’instruire leurs enfants à domicile ont déjà su contourner les interdictions définies par la loi de se regrouper de temps à autre afin de vivre collectivement cette aventure, sinon elles risqueraient devoir là une marque douteuse de l’humour parlementaire cumulant les contradictions.

Heureusement que bien des familles crient et revendiquent le fait d’instruire leurs enfants en société – mais pas de confier cette tâche à l’institution scolaire.

EN société. LA société est un leurre.

L’école n’est qu’une institution sociale. Parmi d’autres.

L’école n’est qu’un contenant méthodique. Le jargon appelle alors cela pédagogie.

Heureusement que bien des familles sont convaincues que l’harmonie du développement qu’elles offrent à leurs enfants est au moins égale à celle à laquelle croient aveuglément les législateurs encore majoritaires.

Pas de hiérarchie possible.

En 1985, l’écrivain autrichien Thomas Bernhard écrivait, dans son roman Maîtres anciens, pour lequel il reçut le prix Médicisétranger : « L’école est l’école de l’État, où l’on fait des jeunes gens les créatures de l’État, c’est-à-dire rien d’autre que des suppôts de l’État. Quand j’entrais dans l’école, j’entrais dans l’État, et comme l’État détruit les êtres, j’entrais dans l’établissement de destruction des êtres. […] L’État m’a fait entrer en lui de force, comme d’ailleurs tous les autres, et m’a rendu docile à lui, l’État, et a fait de moi un homme étatisé, un homme réglementé et enregistré et dressé et diplômé, et perverti et déprimé, comme tous les autres. Quand nous voyons des hommes, nous ne voyons que des hommes étatisés, des serviteurs de l’État, qui, durant toute leur vie, servent l’État et, dès lors, durant toute leur vie servent la contre-nature. »

Disons-leclairement : revendiquer et pratiquer le droit à l’instruction en famille peut également s’afficher comme un simple exercice d’une liberté, qui disparaîtrait avec des textes législatifs similaires à cette proposition deloi.

Il n’y aurait ainsi presque plus aucun domaine familial (donc parental et infantile) dans lequel l’État ne peut interférer.

Il est d’ailleurs déjà considérablement limité, dès lors que les représentants du Ministère ont le pouvoir de juges dans des situations dont le cadre leur échappe –heureusement – encore. Heureusement que bien des familles ont le goût du risque en ne déclarant pas ce statut. L’instruction en famille devient un délit – la libre instruction, l’autonomie, des actes criminels ?

Mes enfants n’iront pas à l’école.

L’exposé des motifs dissimule à peine sa volonté d’abolir cette liberté du libre choix de l’enseignement : « [l’éducationà domicile par la famille] ne peut être le prétexte d’une désocialisation volontaire, destinée à soumettre l’enfant, particulièrement vulnérable, à un conditionnement psychique, idéologique ou religieux. »

Ces parlementaires se font du souci pour ces enfants dont les familles vivent dans des conditions psychiques, idéologiques ou religieuses (philosophiques) qui seraientcontraires aux projets de société véhiculés dans les institutions scolaires ?

Tiens ! Mais… et alors : la « diversité des conditions et des cultures des enfants » ? Elle s’accroche au porte-manteaux, à l’école ? Elle entre, mais ne se diffuse pas, donc, puisque l’important, semble-t-il, est de la côtoyer collectivement.

Serait-ce à dire que les enfants scolarisés « pour de vrai » ne sont, psychiquement, idéologiquement, religieusement, pas conditionnés ni dans leur familler espective, ni par l’école elle-même ? Même pas dans les établissements publics ? Même pas dans les établissement privés sous contrat ? Même pas un peu ?

Pourtant, le savoir, dès lors qu’il est transmis, est forcément orienté. Il y a toujours une perspective qui est choisie, même si elle est multidimensionnelle.

Ici encore, pasde hiérarchie possible.

Le précédent ministre de l’Éducation nationale Vincent Peillon donne à ce sujet un point de vue qui provoque quelques sursauts. Dans son ouvrage La Révolution française n’est pas terminée, paru en 2008, il écrivait : « l’école a un rôle fondamental, puisque l’école doit dépouiller l’enfant de toutes ses attaches pré-républicaines pour l’élever jusqu’à devenir citoyen. Et c’est bien une nouvelle naissance, une transsubstantiation qui opère dans l’école et par l’école, cette nouvelle église avec son nouveau clergé, sa nouvelle liturgie, ses nouvelles tables de la loi. »

Mes enfants n’iront pas à cette Église de l’État.

C’est donc bien au nom d’un vaste programme de laïcité que les parlementaires, issus de toutes les formations politiques, ou presque, formulent, à intervalles réguliers, des attaques contre l’instruction en famille.

C’est  qu’est établie la hiérarchie entre l’école institutionnalisée, celle de la société, et l’école à la maison, en société.

Il n’est pas étonnant que, au-delà de telles orientations idéologiques sous couvert d’une identité républicaine, des voix s’élèvent contre le processus laïcisant qui aboutirait, dans le quotidien de ces enfants scolarisés et, par répercussion, dans les familles, à dénier l’existence de croyances idéologiques, religieusesou philosophiques divergentes. Ce qui, de fait, semble avoir motivé un certain nombre de parents à instruire leurs enfants par eux-mêmes. Quand c’était encore possible.

Voilà pourquoi : quoiqu’il advienne, mes enfants n’iront pas à l’école.

Voilà pourquoi : même si je suis passible d’une peine de prison –

Voilà pourquoi : mes enfants n’iront pas me voir en prison, s’ils ne le veulent pas, de même que mes enfants n’iront pas non plus à l’école, s’ils ne le veulent pas.

Voilà pourquoi : je me battrai, avec eux et d’autres, contre le pouvoir de légiférer en niant les réalités, en les ignorant, et surtout : en abolissant des libertés. En profitant du temps qu’il leur reste de la liberté de se réunir et du désir d’apprendre ensemble.

De telles évolutions législatives, multipliant les préjugés, les méjugés, les formes de contrôle, les restrictions, clament haut et fort les exploits intégratifs et salvateurs dont tous les enfants sont déclarés les heureux bénéficiaires. Mais en cela, ces projets détournent considérablement ce que le chevalier de Jaucourt, auteur prolixe d’articles de l’Encyclopédie publiée sous la direction de Diderot et de D’Alembert, écrivait en 1765 à propos de la sociabilité : « La sociabilité est cette disposition qui nous porte à faire aux hommes tout le bien qui peut dépendre de nous, à concilier notre bonheur avec celui des autres, et à subordonner toujours notre avantage particulier, à l’avantage commun et général. »

Quand les parlementaires nous reprocheront d’être désocialisés, devrai-je leur reprocher trop de sociabilité ?

Nous, mes enfants, moi et les autres, nous le crions sur tous les toits : votre bonheur institutionnalisé, votre pacte de socialisation et vos kits de compétences et de connaissances, nous n’en voulons pas. Non, merci.

Veuillez recevoir notre aimable sociabilité naturelle et spontanée, et veillez à rétablir les libres conditions des apprentissages de la vie en société.

MESENFANTS N’IRONT PAS À L’ÉCOLE !!