Archives pour la catégorie Les chroniques de Camille Buissonnière

Les Chroniques de Camille Buissonnière : Kamilla Schwänzen

Il est un peu moins de 8 heures. Les rues sont encore clairsemées en cette fin d’été. Aloïs Schwänzen* marche d’un pas distrait en lisant son journal. Il savoure la douceur de ce début de matin calme. Il est sorti tôt comme à l’accoutumée laissant derrière lui une maisonnée encore endormie. Il profite de ces quelques instants encore faits de silences. Dès que les enfants seront tous levés, la maison bruissera de mille sons et l’effervescence le tirera définitivement de sa torpeur matinale.
Il lui reste un pâté de maisons avant d’arriver chez lui et il entend des rumeurs de bruits qui lui parviennent comme étouffées. Instinctivement il presse le pas, range son journal sous le bras. Il redoutait cela depuis tellement longtemps !
Il est surpris par la brutalité du sentiment qui vrille au creux de son estomac. Aloïs se retient de courir et comme il lui reste encore quelques mètres à parcourir, il est stoppé net dans son élan. Il y a tout un attroupement devant la maison. Combien sont-ils ? Au moins une vingtaine d’officiels ! Il y a même des policiers en tenue de maintien de l’ordre. Il suffoque sous le choc, et il se force, pour calmer sa respiration qui s’emballe. Où est Kamilla ? Cette pensée le ranime et il hâte maintenant le pas pour rejoindre sa famille. A peine a-t-il foulé de quelques pas les dalles de l’allée qu’il est encerclé par deux officiels qui lui demandent ce qu’il fait là. Il a tout juste le temps de se présenter qu’on lui remet une décision de justice. Il la prend machinalement, d’abord sans la lire. Puis les mots l’atteignent et il comprend que les enfants vont être remis au bureau de l’Enfance. Déjà il est poussé vers l’entrée de la maison. Tout son corps s’est raidi, son regard est fixe, il est stupéfait. Il franchit le seuil de sa maison sans rien voir autour de lui. Noir sur blanc, il a pu lire aussi que la force pouvait être employée contre les enfants, ses enfants, si cela s’avérait  nécessaire !
Aloïs met du temps à se remettre de la violence de cette permission accordée aux forces de l’ordre. Il pense à Lilly qui a 4 ans. D’ailleurs il la voit là dans un coin de la pièce dans les bras de son frère aîné. Où est Kamilla ? Claus, Clemens et Romy ? Ils sont tous là. Tous immobiles dans le ressac de cette marée humaine qui a envahi toutes les pièces de leur maison.
Ils se regardent tous. 

– « Oui, nous y sommes. » semblent-ils se dire. Le scénario qu’ils avaient maintes fois imaginé se déroule là sous leurs yeux, et la crainte de ce moment, qui ne les avait jamais vraiment quitté, déploie maintenant toute son amplitude.

Il est à peine 8 heures passées. Nous sommes au mois d’août en 2013. Nous habitons en Allemagne. Nous avons choisi pour nos enfants une éducation en fonction de nos convictions. Une éducation hors de l’école. Ce matin, des officiels sont venus emmener par la force nos enfants à l’école en application d’une loi qui date du régime nazi.

L’obligation scolaire date de la République de Weimar (1919). S’il n’était pas prévu légalement d’instruire ses enfants dans la famille, il était cependant possible dans les faits d’être instruit autrement. Le régime nazi institua une loi qui ne laissa plus aucune possibilité d’être instruit en dehors de l’école puisque : « Les enfants qui ne respectent pas la loi sur l’obligation scolaire seront emmenés par la force à l’école. » (Reichsschulpflichtgesetz).
Depuis la chute du régime nazi, les lois ont été peu à peu modifiées et remplacées mais en matière d’enseignement, cet article demeure et l’instruction dans la famille est toujours interdite en Allemagne et ne pas fréquenter un établissement scolaire est punissable d’une amende voire passible de prison. 


* Aloïs et Camille Buissonnière en Allemand.

Les Chroniques de Camille Buissonnière : Jour de contrôle !

Jour de contrôle ! Il est 9 heures 17, Manon dort encore et Camille est moins que moyennement emballée à la perspective d’un nouveau contrôle. C’est le troisième en trois ans.

La première fois Manon ne s’était rendue compte de rien. Camille avait bien préparé le terrain… envoyé un « roman » comme elle avait cru le comprendre quand elle avait eu la secrétaire de l’inspection au téléphone pour confirmer la bonne réception dudit document dans lequel Camille exposait, justifiait, expliquait, …qu’elle n’aurait pas de traces visibles à présenter, que Manon apprenait à son rythme, que son choix était absolument incompatible avec toutes sortes d’évaluations, que Manon n’était pas du tout,mais alors pas du tout attirée par les apprentissages formels, qu’il n’était pas facile d’énumérer une liste exhaustive des supports physiques ou non qui entraient dans le cadre des apprentissages de Manon puisque tout y concourait dans la vie de tous les jours, qu’il ne fallait pas s’attendre à ce que Manon lise ou écrive, … et de conclure avec une pointe de références à des spécialistes en matière d’éducation et un soupçon d’évocation des avancées en neurosciences qui venaient nourrir ces propres constatations et lui permettaient d’affirmer son choix des apprentissages informels…apprentissages qui se développaient dans les activités quotidiennes et qui ne s’inscrivaient donc pas dans une logique définie à l’avance et donc explicitée.

Enfin bref que Manon vivait ses apprentissages comme elle vivait justement. Un oiseau a-t-il conscience qu’il vole de même qu’un poisson sait-il qu’il nage* ? Devant l’évidence qu’y avait-il à opposer ?

Mais Camille avait pressenti qu’il avait fallu bien plus qu’une phrase toute simple pour exposer la situation… de surcroît quand c’était Manon, un enfant qui décidait !

Ce premier contrôle contre toute attente s’était déroulé comme Camille l’avait prévu. Manon était restée dans les parages, occupée à jouer. Aucune question ne lui avait été posée, seule Camille avait parlé. Une demie-heure pas plus… Camille se souvient encore de son étonnement… agréable surprise.

L’année suivante, nouveau contrôle, nouveau visage, nouveau « roman »,nouvelles explications, sensiblement les mêmes que l’année précédente. Manon s’était illustrée par un « je m’ennuie toute la journée » qui avait glacé Camille. Mais l’inspectrice avait conclu : « Pour quelqu’un qui s’ennuie, tu fais beaucoup de choses ! ».

Cette année, Camille sent avec Manon qui grandit que les choses ne seront plus aussi simples. Certes Manon s’est engagée résolument dans l’apprentissage de la lecture mais l’écrit ne l’intéresse que pour rédiger ses listes de cadeaux ou bien lorsqu’elle a des demandes  qu’elle préfère poser sur le papier avec à chaque fois la même mention à cocher oui – non, ponctuées de cœurs et de « Je t’aime ». Elles ont aussi des cahiers qu’elles remplissent de mille signes, dans lesquels elles collent, scotchent, découpent,raccommodent, tricotent les mille petites choses qui égrènent leur quotidien. Mais tout cela relève pour Camille de l’intime et elle n’a pas l’intention de les exposer à un regard étranger… tout bienveillant soit-il !

Il y a bien quelques « fiches » sur lesquelles elles se sont penchées toutes deux et que Manon a aimées. Cette année Camille a même tenté de faire correspondre certains des apprentissages de Manon aux matières scolaires comme le français, les mathématiques, l’histoire, … Un compromis pour faire taire l’appréhension…

Camille attend donc plutôt nerveuse … Elles ont tout préparé la veille, disposé sur la grande table les jeux, les livres, les maquettes,leurs bricolages, la mappe-monde, … Elles en ont profité pour faire le tour de tout ce qu’elles ont fait et Camille est toujours étonnée. Elle se demande une fois de plus comment on peut douter encore de la nature intrinsèque de l’être humain à apprendre au point qu’il faut l’y contraindre… et aller ainsi contre sa nature pour obtenir tout logiquement l’effet contraire. Qu’avait-elle retenu Camille de plus de 10 ans de scolarité ?

L’inspectrice arrive. Elle n’oublie pas de se déchausser dans l’entrée et elles  montent toutes les deux à l’étage. C’est la même inspectrice, ouverte et bienveillante. Pourtant Camille sent chaque marche de l’escalier comme un poids de plus qui lui comprime le plexus. Elles s’installent. Manon rôde dans la pièce. Comme l’année dernière l’inspectrice inspecte les divers supports étalés devant elle. Et puis elle prend une des fiches. Elle s’adresse alors à Manon et lui demande ce qu’elle contient. Camille le sait, elle l’avait pressenti.

-« Je suis navrée mais c’est une forme d’évaluation. Manon a travaillé sur ce document. Vous pouvez le constater et je souhaite que nous en restions à ce constat. ».

Camille a d’autant plus de mal à s’exprimer que la demande de l’inspectricea l’apparence d’un échange anodin. Mais c’est bien une question qui attend une réponse calibrée.

Camillea parlé aussi de leur voyage de cet été et l’inspectrice a demandé à Manon où se situe le pays qu’elles ont visité. Manon répond spontanément en le lui montrant sur la mappe-monde. Et quand l’inspectrice souhaite que Manon lui précise dans quelle ville elles se sont rendues, Manon bute et regarde Camille. Il ne s’agit pasd’une conversation mais bien d’une interrogation et Camille n’est pas d’accord pour poursuivre sur ce mode-là.

Camille comprend bien que l’inspectrice ne puisse pas comprendre car pour elle il n’y a là rien que de très naturel. Elle est dans son rôle et il est important pour elle que Manon s’exprime. Le silence de Manon n’avait pas posé problème les années précédentes. Elle s’était parfois mêlée à la discussion mais de son plein gré.

Aujourd’hui Il n’y a aucune agressivité, aucune pression palpable mais le contexte est bien posé, il s’agit bien d’un contrôle. Et un contrôle, c’est fait pour vérifier, et cela renvoie Camille au manque de confiance, à la suspicion, au redoutable « c’est pour ton bien », en l’occurrence ici, « c’est pour son bien ».

Cette fois-ci nous sommes dans un tout autre registre et ce qui a été acceptable ne l’est plus aujourd’hui. Et le sera encore moins à l’avenir. Malgré tout Camille est déterminée. L’entretien se poursuit et se conclut sur la seule observation des supports. Manon qui a senti la subtile tension s’est éclipsée.

Camille se tient sur le pas de la porte. Elle la referme doucement sur une amertume grandissante. Elle n’arrive pas à en vouloir à l’inspectrice. Mais elle en veut au monde entier. Et dans le même temps, elle mesure la « chance » que Manon a de vivre son enfance.

Mais à quel prix pour Camille ? L’inspectrice a évoqué un« petit » compromis concédé pour vivre sa liberté.

Jusqu’à quand ?

Qu’en sera-t-il du secondaire ?

Camille ne cherche pas à surprotéger Manon mais elle se demande pourquoi imposer de telles situations qui lui semblent tout à fait inutiles et contre-productives ?

Camille aura-t-elle toujours ce courage ? Arrivera-t-elle à protéger Manon de ses propres peurs … pour une loi censée la protéger, elle, sa fille, et qui pourtant ne les respecte pas, ni l’une ni l’autre !

Camille remonte l’escalier. Elle entend Manon qui joue. Elle sourit… malgré tout.

*Les poissons nagent, les oiseaux volent, les hommes apprennent. » John Holt

Camille Buissonnière est agacée

Camille Buissonnière est agacée. Elle vient de se voir refuser le CNED réglementé pour sa fille par le Directeur Académique des Services de l’Education Nationale, courrier assorti d’une recommandation « pour la réussite et la socialisation de votre enfant, il est de son intérêt de suivre une scolarité normale au sein de votre établissement de secteur. »

« Mais, Monsieur le Directeur Académique des Services de l’Education Nationale, pourquoi estimez-vous que son intérêt est là ? Qui êtes-vous pour choisir à sa place ce qui est bon pour elle quand vous n’avez jamais fait l’effort de comprendre ce qu’étaient les apprentissages autonomes ni même de vous intéresser aux diverses activités de ma fille ? Je vois vos agents se succéder, mais vous ?! Et puis c’est quoi une scolarité normale? »

Camille s’indigne. Les ministres de l’Education Nationale s’enchainent et reconnaissent un à un que l’école va mal, qu’il faut la refondre, en modifier les bases. Les rapports PISA ne placent pas l’école française parmi les meilleures. La tâche est grande, les réticences tout autant. Alors, en attendant cette école idéale, une école qui respecte les individus et non une école qui formate, Camille et son compagnon ont choisi d’instruire en famille, version unschooling. Un choix qui s’inscrivait parmi d’autres choix qu’ils ont fait pour leurs enfants. Des choix qui leur appartiennent, des choix d’amour. Des choix pas toujours faciles à vivre tant on leur rappelle sans cesse qu’ils sortent des « normes » établies.

Oui, Camille s’indigne. Elle n’a pas choisi un chemin tracé et elle voit ses libertés diminuer au fur et à mesure qu’elle avance.

Cela fait des années qu’elle joue le jeu des contrôles, véritables intrusions dans sa vie et celles de ses enfants. Cela fait des années qu’elle s’efforce de mettre dans les bonnes cases les apprentissages de ses gosses pour que ces messieurs-dames de l’Education Nationale mesurent leurs compétences respectives, cela fait des années qu’elle explique ses choix éducatifs et philosophiques, qu’elle demande à être entendue et respectée dans ces choix, qu’elle demande à ce qu’on lui fasse confiance… L’aînée de la fratrie témoigne aujourd’hui d’une certaine « réussite » (selon la norme établie là encore) : autonomie, responsabilité, intégration réussie dans le système scolaire, parce que cela répond aujourd’hui àses objectifs.

Malgré cela on lui recommande encore d’inscrire son enfant dans unétablissement pour une « scolarité normale » quand le CNED lui permettrait effectivement une intégration en douceur. Malgré cela elle n’a encore rencontré aucun inspecteur de l’Education nationale au fait des apprentissages autonomes. Un est allé jusqu’à lui affirmer, sans se démonter, que oui, il avait lu tel et tel auteur. Seulement si cela avait été le cas, son rapport post contrôle aurait été différent, et surtout, il aurait été en capacité de faire un contrôle adapté aux choix de Camille et de sa famille et d’agrémenter son discours de quelques commentaires adaptés. Cela n’est jamais arrivé, son mépris pour tout ce qui n’était pas scolaire était flagrant. Ses successeurs semblent faire des efforts et s’intéressent, mais là encore ils ramènent tout au système qu’ils connaissent quand ils rédigent leurs rapports, et puis n’oublions pas qui les paie chaque mois ! Camille n’est pas dupe, elle ne fait que gagner du temps.

A la faveur de l’indignation des parents contre la proposition de loi qui visait à réduire l’IEF aux seuls cas d’incapacité (décembre 2013) est passée en douce une loi qui limitait l’accès au CNED réglementé. Fini l’accès pour « complaisance ». (Juste le terme est dédaigneux !) Pourtant, hormis le collège, seul le CNED réglementé peut fournir un dossier scolaire aux jeunes qui souhaitent rejoindre le cursus classique et postuler pour des classes qui demandent des dossiers scolaires. Cette option n’est plus. Une autre porte est verrouillée.

Bien sûr l’IEF est autorisée en France, mais à mesure que les gens s’émancipent les gouvernements successifs limitent les libertés sous couvert de sécurité, et notamment celle des IEF.

Que craignent donc ces gouvernements ? Camille vise le bien-être de ses enfants, elle n’est engagée dans aucun mouvement politique, ni même religieux.

Camille voit ses possibilités et celles de ses enfants se réduire. Camille est inquiète et se demande à quel moment elle va prendre le maquis.

Camille Buissonnière et la colle

Camille Buissonnière est stressée. Ça la rend dingue. Chaque année à cette même période elle ressent cette angoisse, et chaque année elle se demande combien de temps encore ? Devra-t-elle attendre les 16 ans de sa dernière fille pour en être enfin libérée ? Pourtant elle a travaillé sur elle. Elle a fait de merveilleuses rencontres, a entendu de nombreux témoignages, a participé à de hautes discussions philosophiques, notamment sur la peur et comment celle-ci était utilisée pour faire plier les individus, les maintenir dans un état d’insécurité permanent. Elle a bien compris qu’elle devait cheminer avec cette peur, la comprendre peu à peu, essayer de la dominer. Et elle a fait face à nombre de ses ombres. Pourtant, elle est encore là, sourde et envahissante, chaque fois qu’elle reçoit un courrier à entête de l’Education nationale.

Peur du contrôle, peur de l’enseignant, peur du gendarme. Pourquoi donc a-t-elle peur de tous ces gens sensés la rassurer, l’accompagner, la guider dans son rôle de citoyenne ? Pourquoi ces protections mises en place deviennent-elles donc des prisons, des menaces à sa liberté ?

Oui, Camille est stressée. Son chemin l’a menée à remettre en question les institutions médicale et enseignante, et plus globalement la société moderne. Elle est heureuse du chemin accompli, du bien-être ressenti, de la liberté acquise. Elle est heureuse de voir ses enfants s’épanouir dans la bienveillance. Oh, tout n’est pas rose tous les jours. Elle est le fruit de cette société pervertie et elle en a subit les formatages – qui parfois refont surface.

C’est pourquoi jour après jour elle tente de revoir ses schémas internes, de déconstruire ce qui lui a été inculqué, parfois avec bienveillance mais sans réflexion, d’autres fois avec l’objectif réel quoique non avoué de la transformer en une bonne petite bonne femme : belle, souriante, excellente ménagère et cuisinière,mère et femme, avec un avenir prometteur, sans oublier la parfaite consommatrice de produits divers que les marchands de rêve mettent régulièrement sous son nez. Enfant docile, elle a accepté qu’on la comprime, qu’on la mette dans des cases, qu’on lui assigne des rôles.Elle croyait à l’amour de ses parents, à celui de ses enseignants.Elle a tenté de se conformer à la normalité par amour pour les autres et elle a appris à s’oublier, à taire son propre besoin d’amour, à ne pas s’aimer, ni s’estimer.

Satisfaire l’autre n’est pas un acte d’amour, mais un acte de soumission. Et aujourd’hui Camille le sait : elle est tout sauf normale. D’ailleurs qui est normal ? Normal par rapport à qui ? Par rapport à quoi ? Camille n’en peut plus des étiquettes, et elle les décolle l’une après l’autre. Parfois des traces de colle subsistent et il faut revenir encore sur la partie à traiter, l’aborder sous un autre angle pour qu’enfin la zone redevienne lisse et apaisée, sans inflammation.

Ses enfants sont ses maîtres. Libres. Nés sans entrave, maternés et instruits en famille. Camille a voulu pour eux un environnement propice à leur propre développement, à leur sécurité intérieure. Elle a voulu que leurs bases soient plus solides que les siennes pour affronter le monde. Elle s’est mise en condition pour cela, elle a changé de vie. Complètement. Elle a conscience que la famille peut aussi être un enfermement, et elle veille à ce que ses enfants reçoivent leur dose d’ouverture sur le monde, de rencontres et de confrontations à eux-même et aux autres.

Ses enfants sont ses maîtres. Et encore maintenant elle ne peut les contraindre à des apprentissages qu’ils ne désirent pas encore. Elle est tellement convaincue du bien-fondé de ses choix qu’elle ne peut leur imposer des exercices de lecture ou de maths si ce n’est pas leur intérêt actuel. Certains sont à l’âge où courir la campagne est bien plus instructif. Il y a tant à observer, tant à faire ! Les autres ont parfois des velléités d’apprentissages plus structurés. Camille est à même d’y répondre.

La colle résiduelle qui la stresse aujourd’hui, c’est celle de l’école.

L’école colle.

Elle envahit les individus, elle les pénètrent profondément et entièrement, elle les modèle.

Aujourd’hui Camille peut affronter un inspecteur del’Education nationale et affirmer sereinement que ce n’est pas grave si son enfant ne lit pas encore, que par ailleurs il développe de nombreuses compétences. Elle se souvient de sa stupéfaction à la lecture de ce sondage qui expliquait que les enfants ne savaient même plus à quoi ressemblaient une carotte, une betterave ou même une pomme de terre. Et bien oui ! Les pommes de terre, ça pousse en cube ou en frite ! D’ailleurs est-on sûr que ça pousse quelque part ? Ça arrive en sachet ! Camille a été stupéfaite de découvrir que la plupart des enfants n’avait plus accès à la réalité de la vie. Le poisson est rectangulaire et panné. Le jambon dans l’assiette et le cochon tout mignon dans le livre d’image, quel rapport ? Aujourd’hui on empoisonne les enfants à coup de barres sucrées, de sodas et de mensonges. La réalité est loin. Ce qu’elle se permet d’offrir à ses enfants n’est pas rétrograde, ce qu’elle leur offre, c’est la réalité de la vie. Le bon sens. Ils ne lisent que tardivement ? Fichtre ! Quel délire ! On est dans une société qui a érigé la connaissance au dessus de tout. Elle a perdu le sens des réalités profondes, le sens de la vie. Oui, Camille est convaincue. Mais comment partager ses convictions avec une personne qui vient la CONTROLER ? Juste le mot est violent. Qu’ont-t-ils besoin d’être contrôlés, elle et sa famille ? Ça la renvoit à la petite fille anxieuse qui attendait l’approbation de son enseignant, ça la renvoit aussi à un mystère aberrant : comment les législateurs ont-ils pu permettre que ce soit des membres de l’Education nationale qui viennent la contrôler ?! Ce devrait être un organisme indépendant ! On se croirait dans l’industrie pharmaceutique,qui émet ses propres études pour valider les produits qu’elle commercialise. Mais nous ne sommes plus à une aberration près, certainement …

Alors Camille essaie de se rassurer et de faire le tour de ses atouts : elle connaît le monde de l’IEF, elle connaît la loi parfaitement – et elle sait où trouver son guide juridique pour y trouver des références précises. Internet est une source d’infos capitales aussi et elle a un réseau de soutien. Camille sait que c’est cette connaissance de la loi qui jusque là l’a sortie de certaines situations, qui a empêché certains des IEN rencontrés d’aller trop loin. Année après année, elle a également étoffé son discours, appris à faire face à ces IEN tous puissants, qui d’une signature peuvent faire basculer seschoix de vie. Quelle loi inique ! A la fois elle la protège(?!!), à la fois elle l’enferme. Et ça la rend dingue de devoir subir ces discussions interminables avec des personnes qui manient plutôt bien la langue de bois, qui n’hésitent pas à mentir parfois. Elle qui est naïvement honnête, cela la sidère encore !

Camille a une révélation.

La colle résiduelle, ce n’est pas la sienne. Ce n’est que le reflet des peurs de ceux auxquels elle est confronté. Leurs peurs, leurs projections, leurs schémas.

Camille est libre, ses enfants sont libres, et c’est ennuyeux.

C’est tellement évident tout d’un coup : quand elle a en face d’elle des personnes que la remise en question n’effraie pas, tout se passe bien et les échanges sont riches. Mais la plupart du temps sa propre liberté inspire la méfiance, voire la méchanceté. Tuer le messager pour ne pas entendre le message, ne pas faire face à sa propre condition d’esclave ou à sa lâcheté ?

Camille est libre et sa liberté fait peur.

Il serait temps que sa liberté inspire.

 Camille serait-elle en avance sur son temps ? Elle se sent bien seule parfois, et elle espère que les générations futures sauront profiter de la vie sans se sentir jugées sans cesse dans leurs choix libertaires, qui vont à l’encontre du modèle liberticide de la société actuelle.

Camille est agacée !

Camille Buissonnière est agacée. Elle vient de se voir refuser le CNED réglementé pour sa fille par le Directeur Académique des Services de l’Education Nationale, courrier assorti d’une recommandation « pour la réussite et la socialisation de votre enfant, il est de son intérêt de suivre une scolarité normale au sein de votre établissement de secteur. »

« Mais, Monsieur le Directeur Académique des Services de l’Education Nationale,  pourquoi estimez-vous que son intérêt est là ? Qui êtes-vous pour choisir à sa place ce qui est bon pour elle quand vous n’avez jamais fait l’effort de comprendre ce qu’étaient les apprentissages autonomes ni même de vous intéresser aux diverses activités de ma fille ? Je vois vos agents se succéder, mais vous ?! Et puis c’est quoi une scolarité normale? »

Camille s’indigne. Les ministres de l’Education Nationale s’enchainent et reconnaissent un à un que l’école va mal, qu’il faut la refondre, en modifier les bases. Les rapports PISA ne placent pas l’école française parmi les meilleures. La tâche est grande, les réticences tout autant. Alors, en attendant cette école idéale, une école qui respecte les individus et non une école qui formate, Camille et son compagnon ont choisi d’instruire en famille, version unschooling. Un choix qui s’inscrivait parmi d’autres choix qu’ils ont fait pour leurs enfants. Des choix qui leur appartiennent, des choix d’amour. Des choix pas toujours faciles à vivre tant on leur rappelle sans cesse qu’ils sortent des « normes » établies.

Oui, Camille s’indigne. Elle n’a pas choisi un chemin tracé et elle voit ses libertés diminuer au fur et à mesure qu’elle avance.

Cela fait des années qu’elle joue le jeu des contrôles, véritables intrusions dans sa vie et celles de ses enfants. Cela fait des années qu’elle s’efforce de mettre dans les bonnes cases les apprentissages de ses gosses pour que ces messieurs-dames de l’Education Nationale mesurent leurs compétences respectives, cela fait des années qu’elle explique ses choix éducatifs et philosophiques, qu’elle demande à être entendue et respectée dans ces choix, qu’elle demande à ce qu’on lui fasse confiance… L’aînée de la fratrie témoigne aujourd’hui d’une certaine « réussite » (selon la norme établie là encore) : autonomie, responsabilité, intégration réussie dans le système scolaire, parce que cela répond aujourd’hui à ses objectifs.

Malgré cela on lui recommande encore d’inscrire son enfant dans unétablissement pour une « scolarité normale » quand le CNED lui permettrait effectivement une intégration en douceur. Malgré cela elle n’a encore rencontré aucun inspecteur de l’Education nationale au fait des apprentissages autonomes. Un est allé jusqu’à lui affirmer, sans se démonter, que oui, il avait lu tel et tel auteur. Seulement si cela avait été le cas, son rapport post contrôle aurait été différent, et surtout, il aurait été en capacité de faire un contrôle adapté aux choix de Camille et de sa famille et d’agrémenter son discours de quelques commentaires adaptés. Cela n’est jamais arrivé, son mépris pour tout ce qui n’était pas scolaire était flagrant. Ses successeurs semblent faire des efforts et s’intéressent, mais là encore ils ramènent tout au système qu’ils connaissent quand ils rédigent leurs rapports, et puis n’oublions pas qui les paie chaque mois ! Camille n’est pas dupe, elle ne fait que gagner du temps.

A la faveur de l’indignation des parents contre la proposition de loi qui visait à réduire l’IEF aux seuls cas d’incapacité (décembre 2013) est passée en douce une loi qui limitait l’accès au CNED réglementé. Fini l’accès pour « complaisance ». (Juste le terme est dédaigneux !) Pourtant, hormis le collège, seul le CNED réglementé peut fournir un dossier scolaire aux jeunes qui souhaitent rejoindre le cursus classique et postuler pour des classes qui demandent des dossiers scolaires. Cette option n’est plus. Une autre porte est verrouillée.

Bien sûr l’IEF est autorisée en France, mais à mesure que les gens s’émancipent les gouvernements successifs limitent les libertés sous couvert de sécurité, et notamment celle des IEF.

Que craignent donc ces gouvernements ? Camille vise le bien-être de ses enfants, elle n’est engagée dans aucun mouvement politique, ni même religieux.

Camille voit ses possibilités et celles de ses enfants se réduire. Camille est inquiète et se demande à quel moment elle va prendre le maquis.

Camille Buissonnière n’en revient toujours pas ! (suite)

– « Camille, de quoi parles-tu ? »

– « Je ne veux plus aller à l’école. »

– « Comment ça, ne plus aller à l’école ? »

– « Oui, je ne veux plus y aller. Je suis pas obligée. Je peux apprendre en dehors de l’école. »

La mère de Camille a un air plutôt perplexe. Il y a quelque chose qui lui échappe. Et comme elle est un peu pressée, elle a du mal à capter. Mais visiblement il se passe quelque chose d’important. Camille est du genre plutôt discrète. Pas du style (jusqu’à présent) à se distinguer. Pas de crise d’ados spectaculaire.
Elle n’a rien vu venir. Et ne voit toujours pas d’ailleurs où Camille, elle, veut en venir.
Camille insiste.
– « L’école n’est pas obligatoire. La plupart des gosses y vont mais c’est pas obligé. J’ai vu une émission à la télé et il y a des enfants qui font l’école à la maison. »
– « L’école à la maison ! »
Ces deux mots ensemble ne collent pas. Et du coup c’est qui la maîtresse ? Elle ? Un rictus nerveux lui déforme les lèvres.
La mère de Camille s’assoit, se fige comme si son corps, en refusant tout mouvement, laisse enfin les pensées s’écouler librement. Camille lit sur le visage de sa mère l’agitation qui la secoue. Elle sent qu’il lui faut un peu de temps. Elle attend le moment où les questions vont jaillir. Et cela ne tarde pas.
– « Comment ça tu n’es pas obligée d’aller à l’école ? Mais si l’école est obligatoire. Comment ferais-tu pour apprendre ? Tu dois passer le Bac. Comment ferais-tu sans le bac pour avoir un métier ? Et les copains ? Tous tes copains vont à l’école… »
Camille a potassé. Elle s’est doutée que ce serait de l’ordre de la crise majeure.
– « Je ne suis pas non plus obligée de passer le bac. Je peux aussi le passer en candidat libre. Et puis il y a plein d’autres moyens d’avoir un métier sans le bac. Tout le monde ne l’a pas, ne le passe pas. »
Elle n’a pas trop d’exemples à donner à sa mère. Autour d’elle, le bac, c’est la norme. On passe le bac et puis c’est tout. Comme on passe le permis voiture.
– « En tout cas, je peux essayer. M’arrêter pendant un an pour commencer, pour voir comment c’est. »
– « T’arrêter pendant un an ! Mais tu vas prendre du retard ! » La mère de Camille commence à s’affoler.
– « Du retard sur quoi ? » répond Camille sur un ton un peu agacé. « Aller à l’école ne me donne pas d’avance. Une avance sur quoi d’ailleurs, sur qui ? Que j’ai mon bac à 17, 18 ou 19 ans, ça change quoi ? Et que je ne l’ai pas, ça change quoi. Je ne sais même pas ce que je veux faire. »
– « Mais justement si tu as ton bac, tu auras plus de choix. Voyons Camille cette discussion est surréaliste. Reprends-toi ! Tu as 15 ans. Il te reste à peine 3 ans pour passer le bac… »
Camille la coupe franchement excédée maintenant : « Ben justement, j’ai déjà passé 9 ans et ces trois ans, ce sera trois ans de trop. J’en ai marre de gaspiller mon temps à attendre de pouvoir faire ce que je veux. Et d’ailleurs je ne sais même pas ce que je veux faire. Je n’ai pas le temps d’y penser, pas le temps d’essayer des trucs. J’apprends des trucs qui ne me servent à rien. Qui soi-disant pourraient me servir « éventuellement ». Quel intérêt d’apprendre des choses qui ne me serviront éventuellement pas alors que je pourrais apprendre des choses qui me servent, qui me plaisent. ».
La mère de Camille mesure dans les propos de sa fille que c’est vraiment du sérieux. Ses pensées se bousculent, c’est Camille qui la bouscule elle et son mode de pensées, son mode de vie même.

Camille Buissonnière n’en revient toujours pas !

Camille Buissonnière n’en revient toujours pas ! Cela fait neuf ans qu’elle attend d’être grande pour pouvoir enfin sortir d’ici !
Le temps ici a un rythme différent. Il se traîne démesurément et cela prend donc un temps infini de grandir ! Camille Buissonnière a eu très souvent l’impression d’être enchainée aux aiguilles de l’horloge suspendue au-dessus de la porte.
Combien de fois les a-t-elle fixées, clouée sur sa chaise ? 10 000 fois pour 10 000 heures !
Elle ressent dans sa poitrine le poids du temps qui l’a tenu entravée. Elle se sent oppressée, elle mesure tout à coup le sens de la tragédie grecque !

Elle n’en revient toujours pas ! Elle a été enfermée pendant tout ce temps, sans savoir, et elle se dit avec son consentement non éclairé ! Et la complicité de ses parents, de tout son entourage ! Personne ne lui a jamais rien dit. Mais qui savait ? Personne ? Vraiment personne ? Comment était-ce possible que tant de gens n’en sachent rien ?
Tout d’un coup, la réalité lui claque au visage ! Elle a passé tout son temps à écouter les autres, à obéir aux consignes, debout, assis, sortir, rentrer, … manger à telle heure, pisser à telle heure, courir à telle heure, … fais pas ci, fais pas ça ! […] « Viens ici, mets toi là ! » […] « C’est l’heure d’aller au lit, faut pas rater la classe, fais pas ci, fais pas ça ! »

Camille Buissonnière a la nausée. Elle ne sait pas trop pourquoi mais tout d’un coup elle pense au château de Kafka.
Elle se sent trahie. Elle entrevoit l’ironie de la situation. On a parlé ici des oppresseurs, des tyrans, des siècles éclairés, des lumières, de la Terreur, des nouveaux mondes, des progrès, de l’Inquisition, des sciences,… elle est stupéfaite de n’avoir pas été mieux inspirée. Elle a refait le monde, bien des fois, mais elle réalise que tout est resté comme dans les livres, figé, enfermé comme elle, entre les murs. Lettres mortes.

Camille Buissonnière est bien docile, elle le sait. Elle est plutôt peureuse alors elle obéit. Elle a aussi envie de faire plaisir aux autres. Elle, elle existe si peu. Elle cherche à être comme tout le monde. Normale, quoi ! Alors ses velléités d’indépendance, ses sursauts de révolte, … n’ont pas fait le poids. Elle est enfermée depuis si longtemps, tenue immobile depuis si longtemps, qu’elle a perdu le sens de qui elle est. Elle fait ce qu’on lui dit. Elle ne pense pas, elle obéit.

Mais depuis ce matin, quelque chose a changé.
Camille Buissonnière a fait une découverte incroyable.
L’école n’est pas obligatoire ! Elle n »est pas obligée d’y aller !
Elle entrevoit alors une réalité qui lui donne le tournis.
Libre d’aller et venir !
Libre d’écouter, de rencontrer, de parler avec qui elle veut !
Libre de lire ce qu’elle veut, d’écrire ce qui lui passe par la tête !
Libre d’apprendre comme elle veut, quand elle veut, avec qui elle veut, où elle veut !
Libre de ne rien faire ! De se taire ! De rêver ! De créer !

Camille Buissonnière reste plantée là, un sourire béat sur les lèvres, les yeux dans le vague, comme happée déjà par-delà les murs. Et puis elle commence un peu à dégriser.
Ah oui ! Il ne lui reste plus qu’à convaincre ses parents !

Article 13 de la Convention internationale des droits de l’enfant
1 l L’enfant a droit à la liberté d’expression.

A suivre…

Camille Buissonnière se fait bien du souci.

Camille Buissonnière se fait bien du souci. Il est convoqué avec sa fille dans les locaux de l’inspection académique. Depuis quelques jours, il sent comme des picotements au creux de l’estomac qui lui rappellent de mauvais et lointains souvenirs. Il s’est senti de nouveau nul et misérable comme quand il était petit. Et il s’en veut à près de 40 ans de ressentir encore cela !

Pourtant il a de l’expérience. Il est à l’aise dans ce choix. Sa fille ne va plus à l’école depuis 10 ans. Il a pris de l’assurance depuis toutes ces années mais il constate avec dépit que ces zones d’ombre sont encore bien résistantes. Il se dit qu’avec son mètre quatre-vingt quinze, il devrait plutôt être impressionnant qu’impressionné. Et que désormais il a passé plus de temps à être très grand que trop petit et que ce sentiment de malaise aurait dû proportionnellement également diminuer.

Mais non Camille Buissonnière se sent bien toujours nul et misérable !

Là devant cette toute bête enveloppe, l’en-tête a pris des proportions démesurées en écho avec la peur qui l’a étreint. Ils sont convoqués toujours avec cette délicate « préremptorité » qui exclut toute discussion quant au choix du jour, de la date et du lieu. Quant aux modalités, comment dire, il sait qu’il devra encore se répéter et il se dit que le par coeur ne tient décidément pas ses promesses.

L’année dernière a été encore un moment de haute lutte. Il se souvient de la mise en scène. A l’heure, ils n’en ont pas moins attendu une très large demie-heure. Il s’est même levé pour invoquer son emploi du temps professionnel et familial. Puis quand il a voulu entrer dans la pièce, on lui a intimé d’attendre encore sur le pas de la porte. Puis d’un geste, cette fois-ci tout en silence, ils ont eu le droit d’entrer. Elles étaient deux, the good cop et the bad cop. En tout cas, l’autoritaire et la « secrétaire » devant son écran d’ordinatueur qui s’est bien révélée redoutable assassine.

– « Monsieur mettez-vous de ce côté-ci et votre fille ici. » a intimé the bad cop. Le ton était posé.

Camille Buissonnière ne s’est pas laissé intimider et il s’est installé tout à côté de sa fille. Certes il s’est mis un peu en retrait mais il ne faut quand même pas pousser !

Et l’interrogatoire a commencé.

Camille Buissonnière n’a rien laissé passé. Pas de tests, ni écrits, ni oraux.

Il est sorti de l’interrogatoire amer et moulu. Comment a-t-il pu espérer une fois de plus qu’un contrôle pouvait être respectueux ! La nature même du vocable renvoie à une inconciliable évidence. Pour l’intérêt de sa fille ? Foutaises ! C’est lui qui est visé. Son outrecuidance ! Ne pas confier sa fille à l’école de la République ! Si l’une et l’autre avaient le droit de s’exprimer !

Pas plus que lui d’ailleurs. Il se dit qu’il aurait dû écouter ce conseil maintes fois entendu : « Fais ce qu’ils attendent de toi et tu seras tranquille pour un an ! ».

Mais Camille Buissonnière, s’il se sent nul et misérable, n’en demeure pas moins un homme tout en colère. Un homme qui, s’il peut mesurer parfois encore 1m20 de mémoire, sent monter en lui un sentiment d’injustice, d’iniquité tel que le courage le frôle et qu’il lui vient à l’esprit que désormais il n’aura plus rien à déclarer !

Camille Buissonnière ouvrit avec anxiété le mail recommandé

Camille Buissonnière ouvrit avec anxiété le mail recommandé avec accusé de réception du Ministère de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt. Elle avait peu d’espoir, car cela s’était mal passé ce matin avec l’inspecteur qui était venu pour le deuxième contrôle annuel de son potager. L’inspecteur ne comprenait pas qu’elle persiste dans son refus d’utiliser les produits Monsangteau, il l’avait même accusée de mettre en danger la santé de sa fille.

Elle lut à haute voix : « Injonction de consommer les fruits et légumes de la grande distribution ». Cela équivalait à une obligation de consommer des fruits et légumes traités chimiquement, les produits bio ayant disparu des étalages il y a plus de 3 ans, peu après la disparition des petits commerces. La raison invoquée de l’injonction était le mildiou dont elle n’avait pas réussi à se débarrasser. Pourtant il n’existait aucun produit Monsangteau contre le mildiou. Mais ce qu’elle trouvait le plus injuste, c’est que son voisin maraîcher, qui n’avait pas réussi non plus à se débarrasser du mildiou, pouvait continuer à vendre ses légumes.

Elle essaya de positiver en se disant que sa fille avait au moins pu bénéficier de produits sains jusqu’à aujourd’hui et que c’était toujours ça de gagné. Elle savait également que les deux mois et demi d’allaitement étaient un atout pour la santé de sa fille. Elle aurait bien continué l’allaitement, mais durant le troisième mois elle avait reçu une injonction du Ministère de la Santé de nourrir sa fille au lait infantile. Le poids de sa fille avait dépassé la courbe de croissance officielle et avec les problèmes d’obésité qui avaient explosé ces dernières années cela signifiait l’obligation d’arrêter l’allaitement.

Elle entendit que sa fille était en train de se réveiller… vite oublier tout cela pour profiter pleinement de ces derniers jours avant que sa fille rentre à l’école. Cela lui faisait bizarre d’être obligée de mettre sa fille à l’école, elle qui avait été instruite en famille durant sa jeunesse. Si l’IEF était toujours officiellement autorisée en France, plus personne ne la pratiquait car il était devenu impossible de satisfaire aux exigences des inspecteurs du Ministère de l’Éducation Nationale.

En se dirigeant vers la chambre, elle se dit qu’il fallait vraiment qu’elle arrête de penser à tout cela, elle n’allait quand même pas se plaindre d’être obligée d’envoyer sa fille à l’école à trois ans : en Allemagne l’école était obligatoire dès l’âge de deux ans !

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