Camille Buissonnière n’en revient toujours pas ! (suite)

– « Camille, de quoi parles-tu ? »

– « Je ne veux plus aller à l’école. »

– « Comment ça, ne plus aller à l’école ? »

– « Oui, je ne veux plus y aller. Je suis pas obligée. Je peux apprendre en dehors de l’école. »

La mère de Camille a un air plutôt perplexe. Il y a quelque chose qui lui échappe. Et comme elle est un peu pressée, elle a du mal à capter. Mais visiblement il se passe quelque chose d’important. Camille est du genre plutôt discrète. Pas du style (jusqu’à présent) à se distinguer. Pas de crise d’ados spectaculaire.
Elle n’a rien vu venir. Et ne voit toujours pas d’ailleurs où Camille, elle, veut en venir.
Camille insiste.
– « L’école n’est pas obligatoire. La plupart des gosses y vont mais c’est pas obligé. J’ai vu une émission à la télé et il y a des enfants qui font l’école à la maison. »
– « L’école à la maison ! »
Ces deux mots ensemble ne collent pas. Et du coup c’est qui la maîtresse ? Elle ? Un rictus nerveux lui déforme les lèvres.
La mère de Camille s’assoit, se fige comme si son corps, en refusant tout mouvement, laisse enfin les pensées s’écouler librement. Camille lit sur le visage de sa mère l’agitation qui la secoue. Elle sent qu’il lui faut un peu de temps. Elle attend le moment où les questions vont jaillir. Et cela ne tarde pas.
– « Comment ça tu n’es pas obligée d’aller à l’école ? Mais si l’école est obligatoire. Comment ferais-tu pour apprendre ? Tu dois passer le Bac. Comment ferais-tu sans le bac pour avoir un métier ? Et les copains ? Tous tes copains vont à l’école… »
Camille a potassé. Elle s’est doutée que ce serait de l’ordre de la crise majeure.
– « Je ne suis pas non plus obligée de passer le bac. Je peux aussi le passer en candidat libre. Et puis il y a plein d’autres moyens d’avoir un métier sans le bac. Tout le monde ne l’a pas, ne le passe pas. »
Elle n’a pas trop d’exemples à donner à sa mère. Autour d’elle, le bac, c’est la norme. On passe le bac et puis c’est tout. Comme on passe le permis voiture.
– « En tout cas, je peux essayer. M’arrêter pendant un an pour commencer, pour voir comment c’est. »
– « T’arrêter pendant un an ! Mais tu vas prendre du retard ! » La mère de Camille commence à s’affoler.
– « Du retard sur quoi ? » répond Camille sur un ton un peu agacé. « Aller à l’école ne me donne pas d’avance. Une avance sur quoi d’ailleurs, sur qui ? Que j’ai mon bac à 17, 18 ou 19 ans, ça change quoi ? Et que je ne l’ai pas, ça change quoi. Je ne sais même pas ce que je veux faire. »
– « Mais justement si tu as ton bac, tu auras plus de choix. Voyons Camille cette discussion est surréaliste. Reprends-toi ! Tu as 15 ans. Il te reste à peine 3 ans pour passer le bac… »
Camille la coupe franchement excédée maintenant : « Ben justement, j’ai déjà passé 9 ans et ces trois ans, ce sera trois ans de trop. J’en ai marre de gaspiller mon temps à attendre de pouvoir faire ce que je veux. Et d’ailleurs je ne sais même pas ce que je veux faire. Je n’ai pas le temps d’y penser, pas le temps d’essayer des trucs. J’apprends des trucs qui ne me servent à rien. Qui soi-disant pourraient me servir « éventuellement ». Quel intérêt d’apprendre des choses qui ne me serviront éventuellement pas alors que je pourrais apprendre des choses qui me servent, qui me plaisent. ».
La mère de Camille mesure dans les propos de sa fille que c’est vraiment du sérieux. Ses pensées se bousculent, c’est Camille qui la bouscule elle et son mode de pensées, son mode de vie même.